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UN MEMBRE PERMANENT DE LA FAMILLE (RUSSELS BANKS)

un membre permanent de la famille

Russel Banks

Actes sud, 2015, 2013, 239 pages

 

4ème de couverture : Un mari humilié qui rôde dans la maison de son ex-femme, un serveur déprimé qui invente à une inconnue une vie qui n’est pas la sienne pour la sauver d’un hypothétique désespoir, des hommes et des femmes qui, pour transcender leur existence ordinaire, mentent ou affabulent à l’envi, sous le soleil de Miami ou sous des cieux plus sombres…

Dans ces douze nouvelles d’une extraordinaire intensité et peuplées de personnages cheminant sur le fil du rasoir, Russell Banks, convoquant les angoisses et les tensions où s’abîment les fragiles relations que l’être humain tente d’entretenir avec ses semblables, transmue magistralement le réel et le quotidien en authentiques paraboles métaphysiques

 

Ancien marine

 P12 papa, tu ne peux pas regretter ce qu’un autre a fait ou n’a pas fait. Seulement ce que toi t’as fait ou pas.

 (Un père a élevé seul ses 3 enfants qui sont devenus policiers, agent de prison. Leurs mères les a quittés quand ils étaient jeunes. Le père est à la retraite. Les enfants s’inquiètent du père qui vit de maigres ressources.  Des banques sont braquées ; au sortir de l’une d’elle, le père a un accident de voiture sous la neige. Il se retrouve à l’hôpital, les enfants ont trouvé l’argent et le colt. Avant que les enfants se demandent ce qu’ils vont faire, le père se suicide)

 

Un membre permanent de la famille

 P27 je ne suis pas sûr d’avoir envie de raconter cette histoire qui parle de moi…

 P32 à cette époque il y avait entre Louise et moi de nombreuses différences sur ce qui relevait de la réalité et de l’illusion, du vrai et du faux, et nous confondions souvent les causes de la dégradation de notre vie de couple avec les symptômes d’une vie de couple déjà brisée..

 P40 d’instinct, les filles avaient compris ce qui reliait ce moment où Sarge gisait morte sous les roues de ma voiture à ma décision de quitter ma femme l’été précédent. Les raisons qui m’avaient poussé à prendre cette décision, la forme particulière qu’avaient revêtue mes douleurs et mes souffrances, les années d’humiliation que j’avais endurées, l’impression de m’être compromis en trop de domaines pour jamais pouvoir me respecter de nouveau si je ne quittais pas ma femme, tout cela n’avait aucune importance pour mes filles…

 (Le chien comme dernier lien de la famille)

 

Fête de noël

 P45 faut croire que l’amour, ça peut arriver, disait Harold en haussant les épaules. On n’y peut rien.

 P45 comme les gens de Keene avaient de la compréhension pour l’amour, ils pardonnèrent à Sheila (ex-femme d’Harold qui s’est remariée avec un des amis d’Harold) et éprouvèrent du respect pour Harold qui avait accepté sans tapage l’amour de sa femme pour un autre. Keene est un village des monts Adirondacks, dans le nord de l’état de New York. Il ne regroupe guère qu’un milliers de résidents permanents, et la plupart d’entre eux tiennent un compte précis des naissances, décès, mariages et divorces qui s’y produisent. Ils sont également attentifs aux remariages, surtout quand les deux protagonistes résident depuis longtemps dans le village et continuent à y vivre après la dissolution de leur mariage, ce qui était le cas d’Harold et de Sheila.

P45 Harold ne fut nullement surpris de ne pas être invité quand Sheila et Bud pendirent la crémaillère de leur nouvelle maison au mois d’octobre. En fait, il leur fut presque reconnaissant de ne pas y avoir été convié. Cela lui évitait de devoir choisir entre y aller ou rester chez lui. Mais lorsque, à la mi-décembre, il ouvrit une enveloppe contenant une invitation imprimée pour la fête de Noël de Sheila et de Bud, il s’en étonna et en fut presque contrarié. Cela signifiait qu’il allait être obligé de s’avouer que le divorce et le remariage de Sheila lui causaient toujours un pincement au cœur, et il lui faudrait inventer un prétexte pour refuser l’invitation. Ou alors il devrait mesurer sa douleur résiduelle à l’aune de la nouvelle réalité et se rendre à la fête. Là, il serait forcé de se comporter en vieil ami de la famille ou en lointain cousin, comme quelqu’un qui serait plus qu’un simple voisin mais moins qu’un ex-mari cocufié et largué.

P47 Cette nouvelle maison en rondins très high tech, Sheila et Bud l’avaient construite dans l’intention d’assoir et de célébrer leur mariage. Plus qu’un nouveau départ, elle signifiait la répudiation du passé. Surtout celui de Sheila. La nouvelle maison transformait une simple affaire d’adultère et de divorce en une histoire sur la découverte du grand amour. La décennie de vie commune et sans enfants avec Harold était désormais un livre refermé… Pour Harold cependant, Sheila représentait un passé qui n’arrêtait pas de saigner et de déteindre sur son présent, et qui, d’après ce qu’il pouvait prévoir, déteindrait également sur son avenir.

P49 à compter de ce jour (où elle apprit qu’elle ne pourrait enfanter), ses relations sexuelles avec Harold étaient devenues une corvée qui les mettait mal à l’aise tous les deux, une obligation qui avait perdu sa finalité. Ils cessèrent totalement de faire l’amour…

P50 écoute mon petit, ça me tue d’être celle qui va te dire ça, mais il faut bien que quelqu’un le fasse. Quand tu sortiras d’ici, je suis censée envoyer un texto à Bud pour qu’il sache que tu rentres à la maison…. Quand Harold arriva à la maison, Bud était parti. Il resta debout devant la porte ouverte et dit à sa femme ce qu’il avait appris au Baxter. Sheila soupira et déclara qu’elle était tombée amoureuse de Bud. Et c’était plus sérieux qu’une simple liaison. Elle ajouta qu’elle voudrait avoir un enfant de lui si elle pouvait.

P52 il savait aussi que presque tous ces gens allaient surveiller comment Sheila, Bud et lui se comportaient entre eux en public. Ça l’embêtait.

P52 ce qu’il voyait là, c’était la maison de rêve de Sheila, celle qu’elle avait toujours souhaitée, il le savait, et qu’il n’aurait jamais été capable de lui offrir. C’était un gars qui creusait pour des types qui eux, étaient des entrepreneurs, des types dans le genre de Bud…

(Invité chez son ex-femme pour Noel, Harold prend entre les bras le bébé adopté par le couple. On ne sait pas trop comment ça va se terminer. Il rencontre une fille à cette fête…)

Transplantation

 P68 ni les crises cardiaques, ni le pontage ni la transplantation n’aurait eu lieu, pensait-il s’il n’y avait pas eu le divorce.

 (Un homme transplanté du cœur accepte de rencontrer sans réellement le vouloir la femme du décédé qui lui a donné son cœur. Les deux s’étreignent, elle veut écouter le cœur battre)

 

Oiseaux des neiges

 P81 j’ai du mal à imaginer que Georges tout entier se réduise à ça. Nous qui sommes cendres redevenons cendres, je suppose. Mais il était si costaud, il pesait plus de quatre vingt dix kilos. Ramené à un demi-litre de cendres, à peu près. Des restes de crémation..

P83 64 ans, c’est quand même un peu tôt pour aller vivre dans une maison de retraite (comme le désirait Georges)/ tu l’as dit. Une méga-crise nous attendait au tournant, un vrai vingt tonnes.

P88 je suis vieille, Janey, mais pas sénile. Du moins pas encore. Georges aimait résoudre les problèmes avant qu’ils ne surviennent. Moi, je préfère les résoudre après.

P89 Janey, est-ce que tu pourras rester quelques jours une fois que tous les autres seront partis ? Demanda Isabel. Je vais avoir besoin d’aide pour transporter les affaires de Georges dans un garde-meuble, ses vêtements et ses affaires personnelles, des choses que je ne veux pas ou dont je n’ai pas besoin. Je préfèrerais que sa famille ne s’en mèle pas pour l’instant. Je voudrais mettre tout ça en ordre sans les avoir sur le dos. Je ne dis pas que ce sont des vautours, mais ils gardent des inventaires d’à peu près tout dans leur tête et sur leurs ordinateurs. Comme Georges…/ oui, dit Jane, je me souviens qu’il était extrêmement précis et ordonné. Mais je l’ai toujours admiré pour ça ; Pas comme Franck/ c’est vrai ; il n’était pas comme Franck. Plutôt comme toi, en fait, dit-elle avec un petit rire./ par certains cotés, peut-être. Tu vas bien Isabel ? On dirait que… je ne sais pas, que tu retiens ton chagrin. Ton sentiment de perte..

P90 (Jane) n’avait pas envie de lui parler (à  Franck son mari, qui devait partir une semaine faire de la chasse avec des copains). Elle ne voulait pas se regarder ni regarder Isabel à travers les yeux critiques de son mari (qui lui demandait quand est-ce qu’elle rentrait)

P91 elle décida de lui envoyer un SMS… avec les SMS, elle contrôlait mieux à la fois ce qu’elle disait et ce qu’elle entendait ainsi que le moment où elle le disait et l’entendait. Il y avait moins de surprises ainsi. Jane n’aimait pas les surprises. Elle tapa avec son pouce : je résous les problèmes avant qu’ils arrivent, toi après. Elle relut son message trois fois puis l’effaça. Recommençant, elle écrivit cette fois : « quand j’ai besoin de détente, je vais au monastère. Quand t’as besoin de détente, tu vas dans ta caverne des mecs. Elle rit presque toute seule et effaça aussi ce message.

P91 elle pouvait comprendre pourquoi la perspective de vivre seule à Miami Beach en tant que sexagénaire, puis septuagénaire et peut-être même octogénaire, avait fasciné Isabel… Une vie toute neuve l’attendait ici. Après presque quarante ans de vie conjugale, Isabel, comme n’importe quelle autre femme, avait fait tant de petits compromis, tant de concessions pour faire coïncider se vision de ce qui était désirable et nécessaire avec celle de son mari, qu’elle ne savait sans doute plus ce qui, pour elle seule, était vraiment désirable et nécessaire. Pour Jane, c’était compréhensible : Brusquement délivrée de la prudence et de la retenue de Georges, Isabel pouvait trouver fascinante, séduisante, libératrice l’idée de passer ici six mois par an. Devenir un oiseau des neiges, voila le cœur de l’affaire, ce qui n’aurait jamais plu à George.

P92 debout devant la fenêtre, son téléphone portable à la main, Jane tapa : Isabel très mal. V peut être devoir rester plus que prévu. Appelle-moi à ton retour du camp. Bises. J. Elle appuya rapidement sur la touche envoyer avant d’avoir la possibilité de taper sur effacer.

P93 c’est comme un plaisir coupable, tu n’as pas besoin qu’on te tienne la main et tu sembles affronter la situation étonnamment bien. Si je perdais Franck… Elle ne termina pas sa phrase…

P94 Si je perdais Franck…, reprit-elle, eh bien, d’abord je ne pourrais pas garder la maison. On l’a hypothéquée à mort…

P94 Le fait de savoir que je vais bientôt être une femme très riche m’a rendu la mort de George beaucoup plus supportable. Ça a l’air affreux, mais c’est vrai…. Quand tu as été toute ta vie mariée à quelqu’un et que ce quelqu’un meurt, d’une certaine façon tu meurs aussi. Sauf si tu décides de renaitre transformée en quelqu’un d’autre, en une personne encore indéfinie. Alors, c’est presque comme si tu avais l’occasion de redevenir adolescente. Pour l’instant, c’est comme ça que je me sens. Comme une adolescente../ Mais alors, vous deux, vous n’étiez pas heureux dans votre mariage ? J’ai toujours eu l’impression que vous étiez heureux ensemble. Comme Franck et moi.

P96 Isabel remarqua que George était comme un écureuil, qu’il accumulait les choses obsessionnellement et transportait avec lui tout ce qu’il accumulait. Le printemps prochain, elle verrait quels dossiers garder et elle détruirait les autres. On pouvait se dispenser de la plupart.

P96 la lecture des derniers volontés de George et de son testament ne pourrait pas avoir lieu avant qu’Isabel ne se rende chez Briggs qui avait établi ce testament et l’avait amendé et révisé tous les ans selon les instructions changeantes de George. Elle ne savait pas ce qu’il contenait et n’avait jamais éprouvé un grand désir de le savoir. C’était comme le portefeuille d’investissement de George, ça ne la regardait pas vraiment, et pour lui, il s’agissait plus d’un passe temps ou d’une petite obsession que la gestion d’argent. Ce qui lui plaisait là dedans, c’était d’y réfléchir, de réorganiser et de remanier son portefeuille sur son ordinateur tard le soir avant de monter se coucher.

P100 tu le sens toujours quand un homme est dans la maison. Il a tendance à pomper toute l’énergie disponible.

P102 c’est pour Isabel que tu restes, ou pour toi ? / Elle hésita puis répondit : les deux. Franck garda le silence un instant. Puis il dit : d’après le mec de Canal 5, Tom Messner, on est censé avoir de la neige, ce week-end. Jusqu’à trente centimètres. Il a fait moins vingt trois ce matin. En ce moment il  fait moins vingt, ici, devant la maison./ Hier, il faisait vingt sept, ici, avec du soleil. C’est à peu près pareil tous les jours ici….

P104 Isabel parla d’une voix à peine plus forte qu’un chuchotement. Je serais heureuse que tu restes ici./ Jusqu’à ?/ Jusqu’à ce que tu décides ce que tu veux ; Jane se leva et avança d’un pas lent vers la porte. Elle s’arrêta une seconde à cette porte. Elle savait que le lendemain matin elle partirait pour rentrer chez elle, à Keene, pour retrouver le Nord Hivernal, son mari, le père de ses deux filles déjà grandes, son froid compagnon qui serait le témoin permanent des années qui lui restaient.

(Isabel est comme soulagée par la mort de son mari. Elle va pouvoir s’extraire de l’ordre avec lequel George dirigeait sa vie. Cela fait réfléchir Jane venue aider sa meilleure amie, qui est un peu comme George, ordonnée. Elle ne veut pas jalouser mais c’est plus fort qu’elle, elle se persuade que sa place est près de son mari. C’est une critique de l’anticipation, de la rigueur, de l’attachement, de la sécurité, des chaines qu’on rêve de briser et que l’on ne fait pas.)

 

BIG DOG

P106 pourquoi est-ce que j’ai l’impression que cette très bonne nouvelle ne te plait pas tant que ça ?

P110 il avait eu ses liaisons et elle, pour se venger, les siennes, mais au fil des ans il était devenu évident pour tous les deux que jamais personne d’autre ne les comprendrait ni ne les accepterait autant qu’ils se comprenaient et s’acceptaient l’un l’autre. Ils n’avaient pas eu d’enfants..

P123 es-tu d’accord avec moi pour dire que la valeur de n’importe quelle œuvre d’art, à n’importe quel moment, réside dans l’œil de celui qui la contemple ?

 

BLUE

P157 maintenant qu’on l’a filmée pour la télé, elle a accédé à un autre niveau de réalité et de pouvoir, un niveau plus élevé que le leur. Ils vont rentrer lentement dans leurs maisons ou leurs appartements où ils attendront de pouvoir regarder le journal de fin de soirée sur Channel 5 en espérant se voir brièvement à l’arrière plan, ou apercevoir leur quartier, le parc à voiture devant lequel ils passent à pied chaque jour…

(Une femme noire a mis plusieurs années pour économiser pour l’achat d’une voiture. Au garage à voitures ou elle se rend, on lui dit d’aller voir tout au fond si des voitures l’intéressent. Les voitures du fond sont les moins chères et les plus minables.  Les vendeurs vont essayer de lui soutirer le max. Mais, au bout du garage, elle est attaquée par un chien de surveillance, elle se réfugie sur une voiture. Le garage ferme. Elle se prépare presque à passer la nuit ici. Puis, derrière la barrière, un jeune garçon va l’aider en téléphonant au 911 qui ne veut pas se déplacer. Elle ne veut pas appeler la police car ils vont croire que c’est une effraction. Le garçon a l’idée d’appeler la télé, dont le reportage pourrait être vu par les propriétaires du garage pour venir la sortir de là. La télé arrive, filme et repart. Comme les badauds qui se sont agglutinés. Mais aucune solution n’est trouvée. Le reportage passera à la télé. Voyant le chien ne réagissant pas, elle prend son courage à deux mains, parle au chien, s’approche du grillage, grimpe, c’est en haut du grillage que le chien l’agrippe et l’arrache au portail)

 

LE PERROQUET INVISIBLE

LES OUTERS BANKS

P174 Ed se releva. Il avait soixante-douze ans ; les choses simples étaient devenues très difficiles en très peu de temps : se redresser, s’asseoir, sortir du lit, conduire pendant plus de quatre ou cinq heures.

P175 cette idée avait aussi été celle d’Alice, pas seulement d’Ed, le romantisme de la route sans fin, voir l’Amérique et mourir, être maitre de son destin, tout ça, même si c’était lui qui avait mis au point le plan concret : vendre la maison de Troy et tous leurs meubles, acheter le camping car et l’équiper, établir le trajet…

P175 bon sang, ils n’avaient pas imaginé qu’elle allait mourir comme ça (leur chienne Rosie). C’était comme si elle avait fini par être à court d’air, à court de vie, comme une montre qui s’arrêterait parce que quelqu’un aurait oublié de la remonter.

(Ils sont orphelins de Rosie. Ils sont sur une plage, loin de tout. Ils ne peuvent qu’enterrer Rosie, et reprendre leur route. Eux approchent de ce moment là, aussi, loin de tout.

 

PERDU TROUVE

P186 on peut se sentir seul n’ importe où je suppose. Même dans une foule comme ici.

P186 et ça ne te pèse pas la solitude ? Elle a haussé les épaules : « pas plus qu’à toi, je pense. Avec ta femme, tes gosses et ton monospace. / Peut-être bien

P190 tu ne vas pas rester là, debout ?/ Je ne sais pas./ Après un instant de silence, elle dit : « tu ne sais pas ». Elle s’est penchée, a remis ses chaussures et attaché les fines brides. Il avait voulu cette situation, il l’avait crée avec l’aide d’Ellen, bien sûr, mais aurait pu tout arrêter n’importe quand, se contenter de flirter un week-end, de savourer l’attention que lui portait une jolie jeune femme, peut-être même s’octroyer le plaisir d’un fantasme érotique ou deux, le tout sans danger, et puis prendre son vol de bonne heure le dimanche matin, la conscience tranquille, sans complications sentimentales secrètes. Au lieu de quoi il avait laissé chaque pas mener au suivant sur un chemin sinueux dont il savait depuis le début qu’il aboutirait à ce moment. Elle a remis ses boucles d’oreille et s’est levée. Se sentait-il vraiment aussi seul qu’il l’avait fait croire à Ellen ? Si son mariage ne le faisait pas exactement souffrir, il le trouvait ennuyeux et se sentait invisible dans cette vie conjugale, comme un vieux meuble qu’on ne peut pas déplacer ou remplacer sans chambouler tout le reste de la pièce et que, du coup, on laisse là où il est en tenant plus compte de lui. Ça n’avait rien à voir avec son âge, se dit-il pour se rassurer, pas avec ce qu’on appelle la crise de fin de quarantaine ou de début de cinquantaine. Il était jeune pour son âge… ce n’était pas juste une jolie jeune femme qu’il avait courtisée, sans la séduire activement… comme s’il cherchait à se prouver qu’il était désirable et à le prouver à d’autres gars du genre de Bernie. Ce n’était pas une histoire de vanité masculine. C’était Ellen elle-même qui l’avait touchée : une femme très particulière… il y avait tout cela et aussi le sentiment de lui-même qu’elle lui donnait. … Avec elle, il s’était vu drôle, intelligent, beau et en proie à la solitude. Ce sentiment de lui-même, il l’avait très progressivement perdu pendant ses années de mariage à mesure qu’il approchait de la cinquantaine, et comme cette perte ne s’était effectuée que de manière infinitésimale, il n’en avait même pas été conscient avant le soir où ils s’étaient retrouvés tous les deux dans sa chambre de l’hôtel Marriott. Il l’avait perdu, et grâce à Ellen, trouvé. Et puis soudain perdu de nouveau. Jusqu’à maintenant.

P192 pas de problème, Stanley. Vous n’êtes pas obligé de faire semblant. Je sais que vous ne m’avez pas reconnue tout de suite. / La vérité, c’est que je ne voulais pas me souvenir. De moi, je veux dire. Pas de vous./ Pourquoi ? Vous n’avez rien fait de mal. Vous avez failli le faire. Mais vous ne l’avez pas fait./ C’est peut-être à cause de ça. Je ne voulais pas me souvenir de ce que j’ai perdu ce soir-là. Et de ce que j’ai trouvé/. J’ai voulu oublier ça aussi. Elle eut un petit rire dur et recule d’un pas. « J’aimerai bien vous croire. Que croyez-vous avoir trouvé et voulu oublier, Stanley ? Pas le grand amour, c’est certain./ Non, quelque chose d’autre ; Il est sur le point de lui dire de laisser tomber, cette chose, quelque qu’elle soit, ne peut être décrite. En tout cas pas par lui. Mais au lieu de ça, il s’entend dire : « j’ai eu le cœur pincé. Je le sentais battre, et pour la première fois depuis des années, peut-être de toute ma vie, j’ai su que j’étais vivant./ Et ça vous fait peur ?/ c’est quelque chose comme : si on sait qu’on est vivant, on sait qu’on va mourir ;/ alors vous avez décidé d’oublier que vous étiez vivant./ oui/ ce qui revient à mourir avant votre heure./ oui, c’est ça./ … il a dit « je suis désolé »/ elle a dit : faut pas. Tu n’as rien fait. »/ Il a dit : « c’est pour ça que je suis désolé »./ Au revoir, Stanley

 

A LA RECHERCHE DE VERONICA

LA PORTE VERTE

 

POUR ALLER PLUS LOIN: RESUME, AVIS, AUTRES CITATIONS:

https://www.babelio.com/livres/Banks-Un-membre-permanent-de-la-famille/663364

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