ET RIEN D’AUTRE (JAMES SALTER)

et rien d'autre

James Salter

 Editions de l’Olivier, 2013, 365 pages

4ème de couverture : La Seconde Guerre mondiale touche à sa fin. À bord d’un porte-avions au large du Japon, Philip Bowman rentre aux États-Unis. Il a deux obsessions, qui l’accompagneront tout au long de sa vie : la littérature et la quête de l’amour. Embauché par un éditeur, il découvre ce milieu très fermé, fait de maisons indépendantes, et encore dirigées par ceux qui les ont fondées. Bowman s’y sent comme un poisson dans l’eau, et sa réussite s’avère aussi rapide qu’indiscutable. Reste l’amour, ou plutôt cette sorte d’idéal qu’il poursuit, et qui ne cesse de se dérober à lui. L’échec d’un premier mariage, l’éblouissement de la passion physique et le goût amer de la trahison sont quelques-uns des moments de cette chasse au bonheur dont l’issue demeure incertaine. Ce livre magnifique est comme le testament d’une génération d’écrivains, derniers témoins, sans le savoir, d’un monde promis à la disparition. Parce que l’art est le seul lieu où les contraires coexistent sans se détruire, il noue d’un même geste la soif de vivre de la jeunesse et la mélancolie de l’âge mûr, la frénésie érotique et le besoin d’apaisement, la recherche de la gloire et la conscience aigüe de son insignifiance.

 

Épigraphe : il arrive un moment où vous savez que tout n’est qu’un rêve, que seules les choses qu’a su préserver l’écriture ont des chances d’être vraies.

Page 28 durant toutes ces années, Béatrice Bowman (mère de Philippe Bowman), se comporta comme si son mari était seulement en déplacement, comme s’il allait leur revenir un jour, même après leur divorce et son remariage avec la femme de Baltimore, qui continuaient de lui paraître un peu irréels. Désireuse toutefois de savoir à quoi ressemblait celle qui lui avait volé son mari, elle avait fini par dénicher une photo dans un journal de Baltimore. Elle se montra moins curieuse des deux épouses qui suivirent, voyant dans ces unions quelque chose de plutôt pitoyable. C’était un peu comme s’il avait lentement dérivé de plus en plus loin, et qu’elle ait résolu de ne pas le regarder se noyer. De son côté, elle avait eu plusieurs soupirants, mais rien de sérieux n’était advenu ; sans doute devinaient-ils  ce qu’il y avait d’indécis en elle.

Page 33 au mur de son bureau était accrochée une lettre encadrée d’un collègue et ami, éditeur expérimenté, à qui on avait demandé de lire les manuscrits. Elle était rédigée sur une feuille de papier marquée de deux plis et lui semblait extrêmement pertinente : « c’est un roman terriblement banal aux personnages superficiels décrits dans un style qui vous fait grincer des dents. L’histoire d’amour est sordide et sans aucun intérêt, en fait, elle aurait plutôt tendance à vous dégoûter. Rien ne nous est épargné, sauf peut-être le plus obscène. Ce livre ne vaut rien. » On en a vendu deux cent mille exemplaires, se vanta Baum, et il est en cours d’adaptation au cinéma. Le plus gros succès qu’on ait jamais eu. J’ai fait encadrer cette lettre pour ne pas oublier la leçon.

Page 36 il adorait lire les manuscrits et parler aux écrivains, être responsable de la création d’un livre d’un bout à l’autre : les discussions, les corrections, les placards, puis les épreuves, la couverture

Page 40 ils parlaient de livres et d’écriture… « Mais, en général, je n’aime pas qu’un écrivain me livre trop les pensées et les sentiments des personnages, dit-il. J’aime les voir, entendre ce qu’ils disent, et décider par moi-même. La surface des choses. J’aime les dialogues. Ils parlent et on comprend tous. Tu aimes John O’hara ?/ assez, répondit Baumann … je le trouve parfois trop sarcastique/ c’est le genre de personnage qu’il imagine qui veut ça. Rendez-vous à Samara est un superbe bouquin. L’histoire m’a complètement emporté. Il avait 28 ans quand il l’a écrit./ Tolstoï  était encore plus jeune. Il avait 23 ans./ Quand il a écrit quoi ? Enfance, adolescence, jeunesse.

Page 50 le président de cette société était un juge, John Stump, une figure tout droit sortie d’un roman de Dickens, corpulent et colérique. Il possédait un goût immodéré pour les femmes, ce qui l’avait amené au bord du suicide quand celle qu’il aimait l’avait rejeté. La passion aidant, il s’était jeté par la fenêtre mais avait atterri dans les buissons. Il s’était marié à trois reprises et chaque fois, avait-on observé, la nouvelle élue avait une poitrine plus avantageuse que la précédente. Les divorces étaient dus à son alcoolisme, qui complétait à merveille son image de gentleman farmer…

Page 53 elle (Vivian) n’avait pas encore parlé à son père de son petit ami. Ceux qu’elle avait eu à Washington travaillaient au département d’état ou au bureau des placements de la riggs, et ressemblaient trait pour trait à leurs parents. Elle ne se considérait pas comme une réplique des siens. En fait, elle faisait même preuve d’une certaine audace, à prendre le train pour aller rejoindre un homme croisé dans un bar, dont elle ignorait tout mais qui lui semblait doté d’originalité et d’une profondeur réelle…

Page 53 à l’époque, je pensais pouvoir devenir un scientifique. J’ai beaucoup hésité entre plusieurs voies. Je me disais que j’allais peut-être faire carrière dans l’enseignement. Je continue d’ailleurs d’en avoir parfois envie. Ensuite, je me suis décidé pour le journalisme, mais je n’ai jamais déniché d’emplois dans ce domaine. A ce moment-là, j’ai entendu parler d’un boulot de lecteur. Un coup de chance, où le destin peut-être. Est-ce que tu crois au destin, toi ? Je n’y ai jamais réfléchi, répondit-t-elle avec désinvolture. Il aimait bavarder avec elle, et voir de temps à autre ce sourire éclatant qui faisait resplendir son front. Elle portait une robe à bretelles, et ses délicates épaules rondes rayonnaient. Elle mangeait son pain avec le petit doigt en l’air. Les gestes, les expressions du visage, la façon de s’habiller : tout cela était révélateur. Il songeait à des endroits où ils pourraient aller ensemble. Personne ne les connaîtrait et il l’aurait pour lui seul des jours durant, bien qu’il ne sache pas vraiment comment cela serait possible.

Page 60 il ne l’aimait pas seulement pour ce qu’elle était mais pour ce qu’elle deviendrait, l’idée qu’elle pourrait être différente ne lui venait même pas à l’esprit ou n’avait aucune importance. Pourquoi y-aurait-il seulement songé ? Quand on aime, on voit l’avenir suivant  ses propres rêves.

Page 62 combien on sent de choses lors d’un premier contact !

Page 70 elle se fit bientôt une réputation d’alcoolique, ce qui en soi n’était pas bien grave, boire, même trop, était un trait de caractère, tout comme le courage, dans leur sphère, mais Amussen finit par se lasser d’elle.

Page 70 Bowman ne songea pas que, avec le temps, les filles se mettent à ressembler à leur mère. Il était convaincu que Viviane tenait de son père et qu’elle saurait être indépendante.

Page 81 s’adressant à Georges Amussen, le juge avait coutume de dire avec désinvolture : « ta jolie petite fille », une façon, à son avis, tendre et respectueuse, comme s’il lui avait donné un titre officiel. Son fantasme, à bien y réfléchir, n’était pas si irréalisable. Son expérience d’homme mûr et sa fraîcheur de jeune femme se complétaient de manière inattendue mais tout à fait souhaitable. Cette idée, on aurait eu tort de parler de plan, le faisait se comporter à son égard avec davantage de raideur qu’il n’aurait pu sinon en montrer, et paraître plus vieux et plus inflexible qu’il ne l’était en réalité. Il se rendait compte, mais plus il essayait d’y remédier moins il y parvenait.

Page 84 la plupart des romans, même les plus grands, ne prétendent pas à la vérité. On y croit, ils deviennent une part de votre vie, mais ils ne sont pas pour autant vrais, au sens littéral du terme. Ce livre-là semble vouloir déroger à la règle.

Page 87 sans lui prêter attention, elle se coucha. Il était envahi de désir, comme s’ils venaient de se rencontrer à une soirée dansante. Il demeura immobile un instant en imaginant la suite, puis il lui murmura quelques mots, posant la main sur la courbure de sa hanche. Elle demeura silencieuse. Il souleva doucement sa chemise de nuit. Non, dit-elle. Que t’arrive-t-il? Quelque chose ne va pas ? Chuchote-t-il. Elle ne pouvait pas ne pas éprouver la même chose que lui. La chaleur, l’euphorie de la soirée, il ne restait plus qu’à couronner le tout. Quelque chose ne va pas ? Répéta-t-il. Rien. Tu ne se sens pas bien ? Elle ne répondit pas. Il attendit, pendant un temps qui lui parut trop long, le sang cognant dans ses veines, peu à peu envahi par l’amertume. Elle se retourna et lui posa sur les lèvres un rapide baiser, comme pour lui donner congé. Il eut soudain l’impression qu’elle lui était devenue étrangère. Il savait qu’il aurait dû se montrer compréhensif, il ne ressentait cependant que de la colère. C’était peu aimant de sa part, mais il ne pouvait s’en empêcher. Il ne put fermer l’œil, muré dans le silence ; la ville elle-même, sombre et scintillante, lui paraissait vide. Le même couple, le même lit, et pourtant ils n’étaient plus les mêmes.

Page 105 il venait d’un de ce genre, et qui était maintenant derrière lui, mais qui existait encore, comme une impression sur une feuille de papier placée sous celle sur laquelle vous écrivez.

Page 114 les grands éditeurs ne sont pas toujours de grands lecteurs, et les bons lecteurs font rarement de bons éditeurs, mais Bowman se tenait quelque part en milieu. Souvent, tard dans la nuit, quand la ville dormait et que les bruits de la circulation s’étaient évanouis, il restait à lire. Viviane était déjà allée se coucher. Il ne gardait qu’une lampe sur pied allumée près de son fauteuil, et un verre à portée de main. Il adorait s’absorber par sa lecture avec pour tous compagnons le silence et la couleur ambrée du whisky. Il aimait aussi manger, rencontrer des gens, parler… mais lire était un plaisir toujours renouvelé. Ce qu’étaient pour d’autres les joies de la musique, les mots sur une page l’étaient pour lui.

Page 119 Alexeï adorait y déambuler, ses jetons à la main, les caressant distraitement du pouce. Il n’avait aucun système préétabli. Il n’écoutait que son instinct, certaines personnes semblent avoir un talent pour ça.

Page 123 il commença par publier des livres qui étaient tombés dans le domaine public, mais en proposant des produits de qualité et en les commercialisant avec élégance.

Page 125 il s’était rendu en Russie, un pays terrible et désespérée, disait-il, pareil à une vaste prison, et pourtant les russes étaient le peuple le plus merveilleux qu’il ait jamais rencontré. Je les aime plus que je ne saurais le dire, répétait-il. Ils ne sont pas comme nous. Pour une raison mystérieuse, il y a chez eux une profondeur et une intériorité qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Page 126 la maîtresse en question, bibi, devint sa deuxième femme, il regretta son divorce, il avait passionnément aimé la première, cependant la page était tournée. Elle était élégante, mais caractérielle et exigeante. Elle laissait toujours dans son sillage la surprise désagréable de factures exorbitantes, dépensant sans compter, notamment pour acheter de grands crus. Berggren avait été créée pour les femmes. Elles étaient sa raison de vivre ou du moins la représentaient. Ce n’était pas un homme avec lequel on avait du mal à cohabiter, il était civilisé et courtois, même s’il pouvait paraître parfois peu communicatif. Il s’agissait moins d’un repli sur lui-même que d’une forme de distraction. Il avait tendance à éviter les conflits, bien que, avec bibi, ce ne soit pas toujours possible..

Page 127 un après-midi, il passa devant une vitrine ou une fille d’une vingtaine d’années en jean noir moulant était en train d’habiller un mannequin. Elle sentit son regard posé sur elle mais elle ne le lui rendit pas. Il resta là plus longtemps qu’il ne l’aurait voulu, incapable de détacher les yeux du spectacle. Elle, pas la vendeuse en personne mais une jeune femme qui lui ressemblait, devint sa troisième épouse. Qui peut dire ce qui se passait dans l’intimité de leur vie ? Était-elle rétive, ou bien se tenait-elle dévêtue entre ses genoux comme les enfants des patriarches en dévoilant son ventre nu et la courbe de ces hanches ? Une froideur involontaire au fond de lui semblait lui interdire d’être pleinement heureux et, bien qu’il ait épousé de belles femmes, qu’ils les aient, disons, possédées, son bonheur n’était jamais complet même si vivre sans elles  lui paraissait impensable. Les gens avaient autrefois avant tout faim de nourriture, il y en avait jamais assez et la plupart des habitants de la planète était mal nourris ou mouraient d’inanition ; désormais, ils avaient faim de sexe, et son absence faisait se dresser le même spectre du manque.

Page 133 ce fut là que Bowman, déjà sur place, la vit arriver et se faufiler entre les tables. Elle portait un pull-over gris et une veste en daim : une femme inaccessible qui repéra bientôt sa présence. Il se leva avec un certain embarras. Elle sourit. Bonjour, dit-elle. Bonjour. Il eut l’impression qu’il venait d’être rattrapé par l’homme en lui, comme s’il avait attendu, tapis dans la coulisse. J’avais très peur de vous téléphoner. Vraiment ? Il m’a fallu un courage surhumain. Comment cela ? Il ne répondit pas. Avez-vous fini par trouver quelqu’un d’autre à qui parler ? Personne d’autre que vous. Je ne vous crois pas. C’est pourtant vrai. Vous ne me semblez pourtant pas si réservé. Je ne suis pas. Je n’ai tout simplement pas rencontré la bonne personne. Il est vrai que tous ces sultans et ces Cléopâtre. C’était une soirée fantastique. Sans doute… parlez-moi de vous. Il n’y a pas grand-chose à dire. J’ai 34 ans, et comme vous vous en rendez sûrement compte, je suis très intimidé. Vous êtes marié ? Oui./ Moi aussi./ Je sais, c’était votre mari au téléphone, n’est-ce pas ? Oui. Il se prépare à partir pour l’écosse. Nous ne sommes pas en très bons termes. Il semblerait que je n’avais pas bien compris ce que le mariage signifiait pour lui. C’est-à-dire ? Qu’il passerait son temps à aller voir ailleurs et moi, le mien à tenter de l’en empêcher. Quel ennui ! Vous vous entendez bien avec votre femme ? Sur un certain plan. Lequel ? Aucun particulier. Je voulais dire jusqu’à un certain point.. Je ne crois pas qu’on finit jamais de connaître quelqu’un… en fait, son mari avait une maîtresse attitrée, une femme qui pourrait un jour toucher un gros héritage, mais il n’était pas prêt à la quitter. Wiberg avait en tout cas conseillé à Enid de ne pas divorcer, elle n’avait aucun revenu en propre et il valait mieux pour elle conserver cette situation, enviable à son avis, de femme fortunée et représentative… elle lui sourit : il ne pouvait détacher les yeux de son visage, la façon dont ses lèvres bougeaient quand elle parlait, le geste léger et insouciant de la main, son parfum… il avait l’impression d’être confronté à une autre langue, totalement étrangère à la sienne…

Page 136 elle accepta de dîner avec lui, mais après 20 minutes à l’attendre au bar, au cours desquelles il se sentait de plus en plus observé, il comprit qu’elle ne viendrait pas. Une difficulté liée à son mari ? Changement d’avis ? En tout cas, elle avait exclu l’idée de le revoir. Il avait pleinement conscience de sa propre insignifiance et même de sa trivialité, mais soudain, tout se renversa quand elle apparut.

Page 137 …elle était tombée amoureuse. Elle n’avait jamais plus rien connu d’aussi fort. Plus jamais rien d’aussi fort. Baumann se sentit découragé. Pourquoi avait-elle ajouté cela ? Vous savez ce que c’est, dit-elle encore. Proprement incroyable ! C’était du passé qu’elle parlait, mais peut-être pas seulement, il ne pouvait pas en être sûr. Elle avait une présence fraîche, presque virginale.  Incroyable, oui c’est le mot. Elle avait à peine refermé la porte de son appartement que déjà il l’étreignait et l’embrassait fougueusement, murmurant contre sa joue des paroles qu’elle ne comprit pas..

Page 138 elle resplendissait. L’Angleterre était là sous ses yeux, nue dans la pénombre. Elle avait en fait souffert de la solitude, et elle était prête à être aimée. Jamais il ne fut plus sûr de son intuition. Il embrassa ses épaules nues, puis ses mains et ses doigts effilés.

Page 138 le drap étant mouillé, ils se replièrent au bord du lit et s’endormirent, lui blotti contre elle comme un enfant, repu et satisfait. C’était différent du mariage, aucune sanctification ici, mais c’était bel et bien le mariage qui avait permis cette union. Son époux était parti en Ecosse. Le consentement s’était passé de mots.

Pag 139 il boutonnait sa chemise. J’ai l’impression d’être Stanley Ketchel. Qui est-ce ? Un boxeur. On a raconté une histoire fameuse à son sujet dans les journaux. Stanley Ketchel, champion du monde des poids moyens, s’est fait abattre d’un coup de revolver hier matin par le mari de la femme pour laquelle il était en train de préparer le petit-déjeuner. Amusant. C’est toi qui l’as écrit, cet article ? Non, c’est seulement une entrée en matière célèbre. J’aime les débuts, ils sont souvent très importants. Le nôtre l’a été. Difficile à oublier. Je pensais… je ne suis pas sûr de ce que je pensais exactement, mais, entre autres choses, je me disais que c’était impossible. La suite a prouvé l’inverse. Oui. Ils restèrent un moment silencieux. Le hic, c’est qu’il faut que je reparte demain. Demain ! Quand reviendras –tu ? Je ne sais pas. Difficile d’être sûr. Tout dépend sans doute du travail. Il ajouta aussitôt : j’espère que tu ne m’oublieras pas. Il n’y a pas de doute là-dessus. Tels furent les mots qu’il garda au plus profond de lui et qu’il vint tant de fois caresser, ainsi que des images d’elle aussi nettes que des clichés. Il aurait voulu une photographie, mais il s’interdit de la lui demander. Il en prendrait une lui-même la prochaine fois et la garderait entre les pages d’un livre au bureau sans rien écrire au dos, ni nom ni date. Il s’imaginait quelqu’un la trouvant là par hasard et demandant qui c’était. Il la lui reprendrait des mains, silencieusement.

Page 142 Caroline n’excluait pas de se remarier un jour, et avait eu des liaisons avec différents hommes au fil des ans ; aucun ne lui convenait toutefois vraiment. Elle en voulait un qui, entre autres, ferait se demander à Georges Ammussen s’il n’avait pas commis une grossière erreur quand ils se croiseraient à nouveau, ce qui ne manquerait pas tôt ou tard de se produire, même si elle ne décolérait pas ni ne se souciait  de son avis.

Page 143 mais la vie continue et, chaque semaine tristement pareille à la précédente, chaque nouvelle année à celle qui venait de s’achever, si bien qu’on finissait par ne plus très bien se repérer.

Page 144 je pensais que tu voulais te marier. C’est pour cette raison que je te le propose. Ah, c’est pour ça ? Oui. Eh bien, je ne crois pas. De toute façon, ça ne marcherait jamais. Ça a  bien marché jusque là. Sans doute parce que nous n’étions justement pas mariés. Mais bon dieu de merde, qu’est-ce que tu veux, à la fin ? Est-ce que tu le sais seulement ? Elle ne répondit pas.

Page 147 une semaine après son arrivée, Viviane, assis à la table de bois sombre poussée contre les murs, dans les bureaux en cours de réfection de son grand-père, écrivait une lettre à son mari. Elle commençait par cher Philippe. D’ordinaire, elle débutait par Philippe chéri.

Etait-ce un acte manqué ou bien davantage ? Bowman y lut un mauvais présage et un frisson le parcourut quant il découvrit ces mots si peu familiers… il lut avec nervosité… rien avance vraiment dans la maison. Cook est un incapable. Soit il est en ville à faire je ne sais quoi, soit il se cache son atelier. Mais ce n’est pas pour cela que je t’écris. Baumann tourne la page. Il poursuivit avec hâte et appréhension. Je ne sais pas bien comment le dire, mais depuis un moment, j’ai l’impression que nos chemins s’éloignent et que nous ne partageons plus grand-chose. Je ne parle de rien de particulier (?)… arrivé là, il sauta quelques lignes. Ce point d’interrogation l’avait effrayé. Il ne savait pas ce qu’il signifiait, mais il n’y avait pas de quoi s’alarmer. Je suppose que je ne peux pas t’en vouloir. Et je ne me m’en veux pas non plus. Peut-être en a-t-il toujours été ainsi, mais au début je ne m’en rendais pas compte. Je ne trouve pas ma place dans ton monde, et je ne crois pas que tu trouves la tienne dans le mien. Je pense que je ferai sans doute mieux de retourner de là d’où je viens. Sans qu’il puisse se l’expliquer tout à fait, ces mots résonnèrent en lui comme un glas. C’était une lettre de séparation. Deux nuits avant qu’elle ne parte, ils avaient fait l’amour,… papa aurait sans doute une crise cardiaque s’il m’entendait dire ça, mais je ne veux rien, et surtout pas de pension. Je ne souhaite pas que tu m’entretiennes pour le restant de mes jours. Nous ne sommes pas mariés depuis si longtemps après tout. Si tu pouvais me donner 3000 $ pour m’aider temporairement, cela m’irait très bien. Regarde les choses en face, j’ai raison, n’est-ce pas ? Nous n’étions vraiment pas faire pour l’autre. Je finirai peut-être pas trouver l’homme qu’il me faut, et toi, la femme qu’il te faut, en tout cas quelqu’un qui te convienne mieux.

Page 151 il était en colère, mais bien forcé d’admettre qu’elle avait raison. Ils avaient mené une vie d’apparence, et pour l’essentiel elle ne faisait jamais rien, elle ne s’occupait est même pas du ménage… inutile d’essayer de parler. Il avait même eu du mal à se coucher à ses côtés ce soir-là, tant il se sentait tenue à l’écart. On aurait dit qu’elle  irradiait le mépris. Incapable de trouver le sommeil, il en tremblait presque, il avait fini par prendre son oreiller et était allé dormir sur le canapé. Maintenant, il n’y avait plus cette présence, même invisible, dans la maison, la conscience de ses humeurs et de ses habitudes avait disparu. L’appartement était plongé dans le silence…

Page 154 Bowman annonça la nouvelle à sa mère. Il avait retardé le moment d’affronter sa déception et ses questions, mais il ne pouvait plus reculer. Il était venu la voir pour le week-end, incapable de le lui dire par téléphone. Viviane et moi sommes séparés. Il se sentit un peu honteux, comme s’il avait reconnu un échec. Oh mon dieu ! S’exclama Béatrice. En réalité, c’est elle qui l’a voulu. Je vois. Elle t’a donné raison ? Qu’est-ce qui n’allait pas ? Je n’en sais rien. Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. Elle reviendra, prédit Béatrice. Je ne crois pas. Silence. Rien d’autre, demanda sa mère. Que veux –tu dire ? Elle aurait rencontré un autre homme ? Non. Sa mère a eu une attaque mais je ne suis pas sûr que ce soit lié. Peut-être un peu… je connaissais à peine Viviane, soupire-t-elle d’un ton de regrets. Elle ne m’a jamais laissé l’approcher. Peut-être était-ce de ma faute. J’aurais dû essayer davantage. Je ne sais pas trop, avoua-t-il. Il prenait les choses stoïquement se dit Béatrice, le signe possible d’une certaine indifférence. Ce serait merveilleux que ce soit le cas. On est souvent déçus par les gens, murmura-t-elle gentiment.. Oui.

Page 155 il y avait des choses qu’elle ignorait, bien sûr, comme les lettres aux enveloppes bordées de points rouges et bleus en provenance de Londres, j’ai passé des heures et des heures à essayer de ne plus penser à toi. Cette lettre, particulièrement émouvante, était toujours dans sa poche. Il l’y gardait afin de pouvoir la relire de temps à autre, dans la rue, si l’envie l’en prenait, ou à son bureau… Elle lui écrivait assise sur son lit, après avoir refusé plusieurs invitations. Tu me manques terriblement. Et il lui avait répondu : je pense à toi quatorze fois par jour. Je me demande sans cesse quand tu seras à nouveau dans mes bras. Durant une demi-heure chaque matin au réveil, je garde le silence, immergé dans ton souvenir. J’imagine tes yeux qui s’ouvrent et qui me cherchent. Il ne la connaissait pas assez bien pour lui dire le désir physique violent qu’elle éveillait chez lui, il aurait voulu pouvoir le lui exprimer mais il n’osait pas. Jaime ton corps, rêvait-il d’écrire, je voudrais arracher tes vêtements, comme on déballe un cadeau merveilleux. Je pense à toi, je rêve de toi, je t’imagine. Comme tu es belle. Ma trop belle. Finalement, il écrivit toutes ces choses. Il restait sous le charme de son profil, de son sourire éclatant, de son corps nu, mais aussi des vêtements élégants qu’elle portait dans son monde lointain et privilégiée. Tu m’as fait me sentir pleinement en vie, répondit-elle.

Page 161 quand les hommes ont des liaisons, est-ce qu’ils couchent encore avec leurs femmes ? Je suppose que oui, mais pas dans ce cas. Cela fait un an qu’il ne m’a pas approchée (dit Enid). Et même plus. Je suppose que tu t’en es rendu compte.

Page 161  Séville, la ville de Don Juan, l’Andalousie, pays de l’amour. Son poète était Garcia Lorca, avec ses cheveux noirs, ces sourcils sombres et le visage effilé comme celui d’une femme.

Page 165 dans leur chambre, il la connaissait, au moins la plupart du temps, et aussi dans le bar aux boiseries acajou de l’hôtel, mais en vérité il était impossible de connaître quelqu’un 24 heures sur 24, et encore moins ses pensées, sur lesquelles il était inutile de poser des questions…. Pourquoi ne viens –tu pas vivre à Londres, ? Demanda Enid. Il ne s’y attendait pas. Vivre à Londres, dit-il. Est-ce que tu comptes demander le divorce ? Je voudrais vraiment, mais c’est encore trop tôt. Et pourquoi ça ? Il y a deux autres raisons. L’argent en est une. Il ne me donnera rien. La loi pourrait l’y contraindre. Je suis épuisée rien que d’y penser. La bataille. Les tribunaux. Mais tu serais libre… ? Libre et seule. Tu ne serais pas seule. C’est une promesse ? Demanda-t-elle. Ils ne rentrèrent pas à Londres ensemble. A Madrid, il prit un avion pour New-York… il commanda à boire. Les annonces diverses étaient terminées et on entendait plus que le ronronnement régulier des moteurs. Il eut l’impression de se dédoubler, mais il pensait aussi à lui-même. Il se voyait, tout entier, depuis la main qui tenait le verre jusqu’aux pieds. Quelle chance il avait ! Il apercevait la jambe d’un inconnu, un passager de première classe, vêtu d’un complet gris. Il se sentit supérieur à ce type, qui qu’il soit, supérieur à tous les autres. Tu sens le savon, lui avait-elle dit, il avait pris un bain… maintenant, cela lui était arrivé, a lui aussi, il avait été en Espagne auprès d’une femme qui lui avait donné un sentiment de toute puissance. Il avait franchi une ligne. Ses cheveux blonds, sa silhouette élancée. Il était désormais la personne qu’il avait toujours voulu être, un homme accompli, déjà habitué à ce miracle… elle était unique, elle n’aurait jamais son pareille.

Page 176 il fallait faire ce qu’on attendait de vous, tel était le code implicite. Si, à l’âge de cinq ans, on vous envoyait travailler aux champs, vous y alliez et vous ne vous en portiez sans doute pas plus mal. Si on vous appelait sous les drapeaux, vous obéissiez…

Page 190 Enid l’avait accompagné à l’aéroport, ce qu’elle ne faisait jamais. Tandis qu’ils attendaient l’embarquement, il ressentit une sorte de gêne. Ce n’était pas ses paroles, plutôt son silence. Quelque chose leur filait entre les doigts, il ne pouvait rien faire pour l’en empêcher. Ils ne se marieraient jamais. Elle était déjà mariée et se sentait en quelque sorte redevable envers son conjoint, sans que Bowman sache en quoi. Elle avait expliqué que jamais elle ne pourrait Vivre à New-York, sa vie était à Londres. Il n’était qu’une facette de cette existence, mais il voulait continuer à l’être. Je peux peut-être venir le mois prochain. Ce serait parfait. Ils s’étaient dit au revoir dans le grand hall. Elle lui avait adressé un petit geste du bout des doigts quand il avait disparu. Il ressentit un grand vide en montant à bord, et avant même de décoller, une intense tristesse. Comme s’il partait pour la dernière fois, il regarda l’Angleterre qui passait lentement sur l’appareil. Soudain, Enid se mit à lui manquer terriblement. Il aurait dû tomber à genoux, d’une façon ou d’une autre.

Page 196 Bowman ressentait le manque, non pas nécessairement du mariage, mais un centre tangible dans sa vie autour duquel les choses auraient pu s’organiser et trouver leur place. Il comprit ce qui lui avait fait éprouver, ce foyer, celui de Wells, et puis la description de leur maison de marin à Frédéricstend. Il se prit à imaginer un lieu où il serait chez lui, même si les contours en restaient vagues. Pour une raison mystérieuse, il se l’imaginait à l’automne. Il pleuvait : les gouttes brouillaient les vitres, il avait allumé un grand feu pour se protéger du froid. Il prit le temps de chercher. Je voudrais une petite maison, avec une ou deux pièces exceptionnelles, expliquait-il à l’agent immobilier, une femme revêche, membre du conseil d’administration du club de golf tout proche.

Page 198 à mesure qu’elles prenaient de l’âge, les femmes aussi vieillissaient, et devenaient de moins en moins enclines aux actes insouciants ou légers. Mais la ville était riche de possibilités, les mouvements féministes l’avaient changé en profondeur

Page 205 elle continua d’avoir des problèmes d’équilibre, elle n’avait plus confiance en elle-même, elle se vouta imperceptiblement. L’âge ne progresse pas aussi longtemps qu’on le dit, la vieillesse vous assaille d’un coup. Un jour, rien n’a changé, mais une semaine plus tard, plus rien n’est pareil. En une semaine, c’est sans doute beaucoup. Tout se produit parfois en une nuit. Vous êtes la même personne, toujours la même personne, et puis un beau matin voilà que deux rides profondes et ineffaçables se sont creusées à la commissure des lèvres.

Pag 217 elle s’appelait Christine, Christine Vassilaros… elle nota son téléphone au dos d’une souche de carte d’embarquement. Voilà ! Et elle la lui glissa dans la main. Alors que le taxi disparaissait, il éprouva un sentiment d’exaltation… j’ai rencontré une femme tout à fait extraordinaire avait-il envie de dire. Et par hasard. Il y repensa avec excitation dans l’ascenseur et en rentrant chez lui. Elle était mariée, certes, mais c’était normal, à un certain stade de la vie, chacun semblait l’être. A un moment donné aussi, on commençait à se dire qu’on connaissait tout le monde, qui n’y avait plus personne à rencontrer et qu’on allait passer le reste de sa vie au milieu des visages familiers, des femmes en particulier. Ce n’était pas seulement qu’elle s’était montrée chaleureuse. C’était cela, mais plus encore. Il eut envie de l’appeler, mais c’était ridicule. Elle n’était sans doute même pas encore arrivée dans sa rue. Il se sentait déjà impatient. Il allait falloir le cacher d’une façon d’une autre. Quand elle accepta de venir déjeuner, un jour plus tard, il comprit que tout effort de dissimulation serait vain. Elle paraissait plus jeune qu’il ne l’avait cru, mais comment en être sûr ? Ils étaient assis face à face. Elle avait le cou d’une femme de 20 ans, et son visage n’était marqué que par quelques légères rides d’expression, dues à son sourire. Il émanait d’elle un charme presque électrique. Il n’aurait pas voulu y succomber, mais comment résister au spectacle de sa gorge et de ses bras nus ? Elle s’en rendait surement compte. Ne te laisse pas enivrer, semblait elle dire. Il avait tout loisir de l’admirer de près. Sa chevelure noire et lustrée. La courbe de sa lèvre supérieure…

Il se trouvait qu’elle avait vécu à New York, Waverly Place exactement, avec son mari pendant un certain nombre d’années. Six, précisa-t-elle… vous connaissez bien New York, alors, dit-il, un peu envieux. Très bien. Elle n’en dit pas beaucoup plus sur son mari. Il travaillait à Athènes, voilà tout. Ils avaient vécu en Europe. Athènes ? Mais nous sommes séparés. Vous êtes en bons termes ? Eh bien… vous êtes encore proches ? S’entendit dit-il demander. Elle sourit. Plus vraiment. Il avait l’impression qu’il pouvait tout lui dire, tout lui raconter. Il existait entre eux, déjà, une complicité naissante. Quel âge à votre fille demanda-t-il. Elle avait 15 ans, il en fut stupéfait.

Pages 220 (ils plaisantent sur de futurs prénoms de filles).. Entendu. Laisse-toi griser. C’était toujours au premier mot, au premier regard, au premier baiser, à la première danse fatale. C’était toujours là, en attente. Christine, je te connais, pensa-t-il. Elle lui souriait… Christine fut parfaite. Sa beauté d’abord. Tous étaient très conscients de sa présence : elle se montra charmante tout en restant discrète. Elle ne connaissait personne et ne voulait surtout pas s’imposer.

Page 223 ils ne s’étaient pas précipités pour coucher ensemble, ils n’avaient pas non plus trop attendu. Ils connaissaient maintenant la période d’initiation. Ils savaient qu’il en restait beaucoup d’autres à traverser.

Page 229 il s’installa sur le lit tandis qu’elle se douchait. Il avait acheté deux oreillers supplémentaires et il s’y blotti en l’attendant. L’anticipation était un sentiment qui ne ressemblait à aucun autre.

Page 230 il garda le silence durant quelques instants. J’avais été frappé par la foudre. Comme aveuglé. Je ne savais plus rien de rien. Évidemment, elle non plus. C’était il y a très longtemps. Ensuite, on a divorcé. On était tout simplement trop différents. Elle avait eu le courage me le dire. Enfin, de me l’écrire. Et cela t’avait semblé aussi simple que ça ? Oh non, pas sur le moment. Les choses ne sont jamais aussi simples sur le moment. Je sais, dit-elle… j’ai été très impressionné de t’entendre parler grec. Le serveur aussi l’était. Je ne parle pas si bien que ça. On dirait que tout est facile pour toi.

Page 230 une femme comme toi peut obtenir tout ce qu’elle veut. Une femme comme moi, répéta-t-elle. Oui comme elle. L’idée de voyager avec elle, seuls tous les deux en Grèce, peu importait que son mari s’y trouve, la Grèce dont elle lui avait parlé. Il se l’imaginait : Salonique, Cythère, les femmes vêtues de noir, les bateaux blancs qui reliaient les îles. Il n’y était jamais allé.

Page 231 le jour était tissé de nombreux silences. Le temps s’était arrêté. Elle se taisait, l’esprit sans doute occupé ou peut-être pas. Elle ne pouvait absolument pas soupçonner combien elle était séduisante. Il était étendu auprès d’une femme à la peau douce, ravie à son mari. Aujourd’hui, elle lui appartenait, ils vivaient ensemble. Il était transporté de joie. L’audace de cette femme, lui qui s’en savait dépourvu, venait compléter ce qu’il manquait à son caractère

Page 239 ils n’étaient pas mariés, mais ils partageaient les plaisirs d’un amour exempt de culpabilité. Comment se lasser jamais d’elle ? Tchekhov avait écrit que faire l’amour une fois par an avait un pouvoir stupéfiant, la puissance d’une expérience mystique, alors que plus souvent, ce n’était que de l’entretien ; mais si tel était le prix de la fréquence , Bowman était prêt à le payer. Au matin, ses vêtements étaient éparpillés dans toute la maison, ses chaussures, qu’il aimait particulièrement, jetées près d’une chaise. Elle était occupée à faire du café dans l’étroite cuisine. Ils pouvaient vivre en harmonie, il le savait à la façon dont elle parlait et se comportait, à leur façon de partager l’intimité. Il était déjà tombé amoureux auparavant, très amoureux même, mais toujours de quelqu’un de différent, de quelqu’un qui ne lui ressemblait pas. Christine, il avait le sentiment de l’avoir toujours connue. Si elle parvenait à se débarrasser de son mari, il l’épouserait.

Page 241 tout ce qu’il avait voulu être, elle lui offrait. Elle était entrée dans sa vie comme une bénédiction, une preuve de l’existence de dieu. Avant elle, il n’avait jamais été payé en retour, n’avait jamais été récompensé de rien. Elle l’avait pris dans sa main avec désinvolture et il avait deviné ce qu’elle pensait. Ils auraient pu rester comme ça pendant des jours à parler ou à se taire. Cet après-midi avait été inoubliable.

Page 245 à la plus belle des soirées ! Dit-elle. Ils mangèrent des pigeons rôtis, les petites volailles succulentes et bien dorées sur leurs lits de riz blanc au beurre. Il ne se rappela pas par la suite comment les choses s’étaient enchaînées. Le lit était large, elle se montrait aussi nerveuse qu’un chat. Elle tentait de lui échapper tout autant qu’elle l’attirait à elle, ne semblant pas avoir pris de décision, à moins qu’elle n’ait changé plusieurs fois d’avis. Elle se débattit et détourna le visage, et il eut l’impression qu’il était en train de la harceler. Ensuite, elle s’excusa en expliquant qu’elle n’avait pas fait l’amour depuis trois ans, depuis son divorce en fait, même si cela lui avait beaucoup plu. Elle lui embrassa les mains comme celle d’un prêtre.

P250 (il s’est séparé de Christine mais rencontre par hasard sa fille)

Page 261 (sa mère meurt) elle ne lui avait jamais dit tout ce qu’elle savait, il ne pouvait se rappeler chaque jour de l’enfance, chaque moment partagé. Elle avait forgé son caractère, une partie du moins, le reste s’était développé de lui-même. Il pensa, avec une espèce de désespoir, à toutes les choses qu’il aurait aimé lui dire où seulement évoquer avec elle une dernière fois. Elle avait été un jour une jeune femme à New York, récemment mariée, et par un éclatant matin d’été elle avait connu le bonheur de mettre au monde un fils.

Page 262 le printemps et l’été qui suivirent l’achat de la maison furent les moments les plus heureux de sa vie, même si, sans doute, il en avait oublié de plus anciens

Page 270 on est au beau milieu de l’ère des femmes. Elles veulent l’égalité, au travail, dans le mariage, partout… elles refusent qu’on les désire sauf si elles en ont envie.

Page 271 depuis l’enfance, il avait toujours adoré les livres et voulait devenir écrivain, passant son temps par la suite à recopier à la main des pages et les pages de Flaubert et de Dickens. Il s’était imaginé écrivant dans la solitude d’une chambre emplie de lumière à Paris, où il finit par se rendre, mais il s’y était senti abandonné et incapable de noircir la moindre page.

Christine se mit à côtoyer un entrepreneur immobilier

P276 il travaillait, lisait, cuisinait, fréquentait plusieurs femmes, même si pour l’heure, elle n’en savait rien. Elle se sentait attirée par lui, comme elle l’avait autrefois été par son mari, de façon irrésistible et sans qu’elle y soit pour rien… le soir tombait ; la nuit ne tarderait pas. Elle avait posé le menton dans la paume de sa main, et déployé ses doigts effilés.

Christine lui fit un procès pour obtenir la propriété sans partage de la maison

Page 278 comment se faisait-il que leur histoire n’ait soudain plus aucune importance, qu’on ait pu la juger futile ? Il avait envie de prendre Christine par les bras et de la secouer pour la ramener à la vie… on accorda à Christine le titre de propriété. Plus de maison. Ce n’est qu’ensuite qu’il apprit qu’il y avait un autre homme. Il se reprocha de n’avoir pas deviné, d’être le dindon de la farce, mais il y avait pire encore : la jalousie. Il souffrait comme un damné de l’imaginer avec cet homme qui la possédait, qui jouissait de sa présence, sa disponibilité. Il s’était senti supérieur à tous les autres, croyant qu’il en savait plus qu’eux, les prenant même en pitié. Il n’avait aucun lien avec eux. Sa vie était exceptionnelle : il avait su l’inventer… il en était malade de tous ces souvenirs. Ils avaient fait des choses ensemble qui l’amèneraient un jour à regarder en arrière et à comprendre qu’il était l’amour de sa vie. C’était une idée un peu sentimentale, la trame d’un roman à l’eau de rose. Elle ne regarderait jamais en arrière. Il le savait. Leur histoire ne représentait que quelques pages succinctes. Même pas ça. Il la haïssait. Mais que pouvait-il y faire ?

Page 300 il rencontra une ancienne amie dans le métro. Elle se sentit comblée par le mariage, par cette intimité qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Elle savait qu’on ne voyait plus les choses sous cet Angle aujourd’hui, que les jeunes femmes étaient beaucoup plus libres, surtout avant de se faire passer la bague au doigt, et que des second et même des troisièmes mariages étaient fréquents et souvent plus heureux. Mais cela n’était pas pour elle. Son mari et elles étaient inséparables. Leur lien était plus fort que le mariage même, mais dieu, qu’elle avait aimé son père !

Page 304 Baum n’était pas religieux, il ne croyait pas en un dieu qui tuait ou laissait vivre selon un dessein impénétrable, et qui, surtout, se moquait que vous soyez quelqu’un de bien, de croyant ou de complètement inutile au monde. La bonté ne signifiait rien pour dieu, même s’il fallait continuer à être bon. Sans cela, la terre serait livrée au chaos. Il vivait comme il vivait pour cette raison, et il n’y pensait que rarement

Page 306 chapitres 26 : aucun hasard. Un métro venait de partir, et dans la foule qui gravissait lentement l’escalier, il était presque certain de l’avoir reconnue, la tête tournée de l’autre côté. Son cœur fit un bond. Anet, s’écriait il. (La fille de Christine, qui l’a quitté en le privant de sa maison).

Page 318 dans une grande brasserie du boulevard du Montparnasse, à moitié déserte à cette heure du matin, ils prirent un jus d’orange, des croissants, avec du beurre frais, de la confiture, de ce pain qu’on ne trouve qu’en France, et du café. Ensuite, ils allèrent à pied jusqu’à Saint-Sulpice et s’engagèrent dans les petites rues du sabot, du dragon, où les boutiques commençaient à peine à s’ouvrir comme des fleurs, puis ils passèrent devant le célèbre café des deux magots, dont elle n’avait jamais entendu parler. Il faisait un temps splendide. Ils s’arrêtèrent boire un café et poursuivirent leur chemin le long des trois trottoirs plantés de minces poteaux en fer, frôlant au passage des étudiants et des vieilles dames, jusqu’à la seine pour aller admirer Notre-Dame. Il ne lui avait jamais encore montré qu’une partie de ce qu’il connaissait. Le soir, ils dînèrent chez Bofinger, un restaurant culte, toujours bondé,…

Page 321 le Paris qu’il lui montra était celui des panoramas et des rues, la perspective des tuileries, l’arrivée place des Vosges, la rue Jacob et la rue des Franc bourgeois, les grandes avenues avec leurs boutiques de luxe, le prix à payer pour le paradis, le Paris des plaisirs ordinaires et le Paris de l’insolence, le Paris qui suppose par avance que l’on sait quelque chose ou que l’on ne sait rien. Le Paris qu’il lui fit découvrir était une ville de souvenirs sensuels, qui scintillait dans la nuit… il l’emmena voir, dans la maison rue de Thorigny consacrée à ces collections, les toiles et les gravures, quelques-unes grotesques, mais d’autres sublimes, que Picasso avait exécutée de Marie-Thérèse Walter durant leur longue liaison dans les années 20 et 30.. Il y a de quoi tomber à genoux. En leur présence, les choses se révèlent sous leur véritable jour, elles indiquent comment la vie doit être vécue.

P331 elle était encore en train de lire quand Deborah, sa co-locataire, rentrait après une répétition de son orchestre. Sa vie était une sorte de tragi-comédie, pensait-elle, mais la littérature, c’était on ne peut plus sérieux. Elle rêvait secrètement de devenir écrivain, tout en se gardant bien d’en parler.

P336 quant on sait danser, on peut être heureux

P339 quand Bowman passa la chercher un soir, il remarqua la présence d’un livre que l’anthropologue avait écrit et lui avait offert. Il y avait une dédicace assez vulgaire qui le fit réfléchir quelque temps pendant qu’elle finissait de se préparer, mais il lui fallut vite le refermer et il décida de ne pas en parler quand elle apparut.

P340 as –tu déjà eu envie d’écrire un roman ? Demanda-t-elle. Les éditeurs font exactement l’inverse. On doit s’ouvrir à l’écriture des autres. Ce n’est pas la même chose. Je sais écrire. Au départ, je voulais être journaliste. Je suis capable de rédiger des quatrièmes de couverture, mais rien de très brillant. Pour créer, il faut savoir se fermer à l’écriture des autres.

P345 j’ai adoré vous écouter parler, Kamel et toi. Vous avez été amis longtemps ?

P358 il promit à Catherine qu’ils se retrouveraient à New York, mais il savait que leurs chemins se séparaient.

P361 quant à lui il se sentait heureux, et comblé. Sa présence était un vrai miracle. Elle était la femme d’une trentaine d’années qu’on rencontre dans les romans et les pièces de théâtre, et qui, pour une raison ou une autre, le hasard, les circonstances, n’avait pas trouvé d’hommes. Désirable, pleine de vie, elle était passée à travers les mailles du filet, et le fruit était tombé par terre. Elle n’avait jamais évoqué leur avenir. Jamais prononcé le mot amour, sauf dans les moments d’extase. Pourtant, campé devant elle, sortant à peine la mer, il l’avait presque dit ; il s’était agenouillé et il avait presque réussi à l’exprimer, cet amour qu’il ressentait pour elle. Il avait même failli la demander en mariage ; le moment était parfait, il le savait.  Il n’était sur ni d’elle ni de lui-même. Il se savait trop vieux pour se marier et ne voulait pas de ces compromis sentimentaux de l’âge mûr. Il avait trop d’expérience pour cela. Il s’était marié une fois, en y mettant tout son cœur, il s’était trompé. Ensuite, il était tombé fou amoureux d’une femme à Londres, et peu à peu, ses sentiments avaient pour ainsi dire décliné. Puis, le destin avait voulu que par une nuit des plus romantiques, il rencontre une femme qu’il l’avait trahi par la suite. Il croyait à l’amour, il y avait cru sa vie durant, mais aujourd’hui, il était sans doute trop tard. Il pourrait certainement continuer ainsi pour toujours, comme les amants de la littérature et des beaux-arts. Wells s’était remarié avec encore moins de certitude que lui. Il avait entrevu les jambes d’une femme et lui avait parlé dans le jardin voisin. Puis ils s’étaient enfuis ensemble, et son épouse avait reconstruite sa vie autour de la sienne. Peut-être était-ce dont il s’agissait au fond : reconstruire une vie. Ils allaient sans doute voyager. Il avait toujours eu envie de visiter le brésil… et puis continuer jusqu’au Japon. Ils feraient leur plan de voyage ensemble, et le tennis serait de petits hôtels.

P362 la solitude ne le dérangeait pas. Il s’était improvisé un dîner et maintenant il lisait, un verre près de son coude,… il songeait à la mort, mais il n’avait jamais pu l’imaginer, ce non-être alors que tout continuait à vivre alentour. L’idée de passer de ce monde à un autre était trop fantasque pour qu’on lui accorde croyance. De même, comment imaginer que l’âme, de façon mystérieuse, allait s’élever pour rejoindre le royaume de dieu ? lui s’était toujours imaginé un fleuve sombre et les longues files de ceux qui attendaient le passeur, avec la patience et la résignation qu’exige l’éternité, dépouillés de biens matériels, à l’exception d’un seul, une bague, une photo, une lettre, autant d’objets qui représentaient ce qu’ils avaient de plus cher et qu’ils laissaient derrière eux, et dont ils espéraient, parce qu’ils étaient si insignifiants, qu’ils pourraient les emporter. Il avait conservé une lettre de ce genre, écrite par Enid : les jours passés avec toi ont été les plus beaux jours de ma vie

 

POUR ALLER PLUS LOIN: RESUME, AVIS, AUTRES CITATIONS:

https://www.babelio.com/livres/Salter-Et-rien-dautre/619096

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