LA CEREMONIE DES ADIEUX (SIMONE DE BEAUVOIR)

 LA CEREMONIE DES ADIEUX (SIMONE DE BEAUVOIR) dans auteurs français 9782070378050FS

Suivi de Entretiens avec JP Sartre

Gallimard, 560 pages, 1981

4ème de couverture : « alors, c’est la cérémonie des adieux ? » m’a dit Sartre comme nous nous quittions pour un mois

, au début d’un été. J’ai pressenti le sens que devaient prendre un jour ces mots. La cérémonie a duré dix ans : ce sont ces dix années que je raconte dans ce livre.

P19 Il habitait un petit appartement austère, au 10è étage d’un immeuble du boulevard Raspail (222 ) en face du cimetière Montparnasse et tout près de chez moi

P39 Dans les « mots », il a raconté le remariage de sa mère, sa rupture intérieure avec elle, ses rapports avec son beau père, sa vie à La Rochelle où, classé comme parisien et plus ou moins tenu à l’écart par ses condisciples, il avait fait l’apprentissage de la solitude et de la violence. A onze ans, il s’était aperçu brusquement qu’il ne croyait plus en Dieu, et, vers 15 ans, l’immortalité terrestre avait remplacé pour lui l’idée de survie éternelle. Il avait été saisi alors par ce qu’il appelait « la névrose de l’écriture », et sous l’influence de ses lectures, il avait commencé à rêver à la gloire qu’il associait alors à des fantasmes de mort.

P40 Vers 18ans, il avait commencé à retranscrire ses idées, par ordre alphabétique, dans un carnet, édité par les suppositoires Midy, qu’il avait trouvé dans le métro.

P87 (à propos de sa vue), à Contat qui lui demandait comment il prenait la situation, il répondit : « évidemment, elle n’est supportable que si on la pense provisoire »

P91 Nous sommes descendus à Milan, à l’hôtel de la Scala (ou ils ont habité en 1946), puis à l’hôtel Monaco, sur le grand canal de Venise. Ils sont allés aussi à Rhodes, en faisant étape à Lindos (petit village aux rues crépies de blanc…)

P110 Maintenant, tout ce que je peux faire, c’est m’accommoder de ce que je suis. Ce qui m’est désormais interdit c’est … le style, disons la manière littéraire d’exposer une idée ou une réalité. Plus loin, il parle de son rapport avec la mort : « non pas que j’y pense, je n’y pense jamais ; mais je sais qu’elle va venir. » Il pensait qu’elle ne viendrait pas avant dix ans… Ce qui ressortait de l’ensemble, c’et qu’il était assez satisfait de son passé pour accepter sereinement le présent.

P118 au café le liberté, il se plaignit d’avoir, le matin, la bouche et surtout la gorge à demi-paralysées… Et puis, il contrôlait mal ses réflexes, il a encore eu un accident intestinal. C’est affreux, ce corps qui vous lâche alors que la tête est encore solide.

P124 Comme tout écrivain, il se souciait du succès de ses travaux et de leur influence. Mais, pour lui, le passé était tout de suite dépassé : c’est sur l’avenir, son prochain livre, sa prochaine pièce, qu’il misait. 

P126 Il entendait collaborer avec Victor pour son prochain livre Pouvoir et liberté. Ce livre, c’était pour lui « la morale et la politique que je voudrais avoir terminées à la fin de ma vie ». Il hésitait devant la perspective qu’il s’agirait là d’une pensée commune alors qu’il croyait encore qu’on ne pouvait penser que seul. Mais il espérait parvenir à une pensée du nous : « il faudrait une pensée qui soit vraiment formée par toi et par moi en même temps, dans l’action de la pensée, avec les modifications chez chacun de nous que la pensée de l’autre amène, et il faudrait arriver à une pensée qui soit notre, c’est-à-dire dans laquelle tu te reconnaisses mais en même temps tu me reconnaisses et je me reconnaisse en te reconnaissant…

P132 C’était justement à lui, pensais-je, que ça devait arriver. Il avait toujours pratiqué, à son propre égard, la politique du plein emploi ; pas de temps morts : contre la fatigue, les hésitations, les somnolences, il se gorgeait de corydrane. Une étroitesse constitutionnelle des artères le prédisposait à la maladie qui l’a frappé : mais le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’a rien fait pour la conjurer. Il a usé jusqu’à la corde son capital santé. Il le savait puisqu’il a dit en substance : « j’aime mieux mourir un peu plus tôt et avoir écrit la critique de la raison dialectique… Sartre a eu le déclin et la mort qu’appelait sa vie. Et c’est pourquoi, peut-être, il les a si calmement acceptés.

P132 Moi, je suis capable de me mettre en vacances sans que la vie perde tout sens ; Sartre, non.

P149 Il n’est pas vrai, qu’à la longue on s’habitue : le temps, loin de guérir les blessures, peut, au contraire, les exaspérer.

P151 « Je suis incapable de juger un texte que je n’ai pas déchiffré de mes yeux. »

P156 Ce n’était pas la mort qui l’inquiétait, c’était son cerveau.

P157 On a décidé de l’inhumer provisoirement au cimetière Montparnasse, d’ou on l’emmènerait au Père lachaise pour l’incinération ; ses cendres seraient déposées dans une tombe définitive au cimetière Montparnasse. (mort le 15 mars 1980)

P159 Sa mort nous sépare. Sa mort ne nous réunira pas. C’est ainsi ; il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s’accorder.

ENTRETIENS

P168 lectures de Conrad, Giraudoux

P170 Ce n’était pas de l’invention, parce que, au fond, l’histoire s’est passée comme ça. J’ai in venté des détails.

P178 A partir du moment que j’ai étudié la philosophie, et que j’ai écrit, je pensais que le résultat de la littérature, c’était d’écrire un livre qui découvrait des choses au lecteur qu’il n’avait jamais pensé, que j’arriverais à donner du monde, non pas ce que n’importe qui peut en voir, mais des choses que je verrais…

P179 La vérité du monde, je l’apprendrais moins en regardant le monde qu’en combinant les mots. En combinant les mots, j’obtiendrais des choses réelles. 

P185 Déjà dans vos lettres à Camille à 19 ans, vous aviez l’embryon d’une grande théorie, sur le bonheur, sur l’écriture, sur le refus d’un certain bonheur et l’affirmation de votre valeur comme écrivain.

P185 Le seul fait d’écrire prouvait que j’avais du génie.

P193 Je n’ai jamais eu de rapports tendres avec mes amis. Il y avait toujours des idées de violence entre eux ou d’eux à moi ou de moi à eux. ; ce n’était pas un manque d’amitié, c’était la preuve que la violence s’imposait dans les rapports des hommes entre eux.

P197 Ce qui est inhérent, en fait, c’est qu’on écrit pour faire quelque chose de bien : pour faire sortir de soi quelque chose qui ait une valeur et qui vous représente. On peut trouver l’homme dans son livre. Proust, je ne le connais que par son livre, vous aussi, la sympathie ou antipathie que nous avons pour lui, c’est de son livre qu’elle vient. Donc il y a l’homme présent dans son livre, et la valeur de l’homme lui vient du livre.

P198 Dans la nausée, vous avez réussi la synthèse, vous avez vraiment fait de la littérature et en même temps vous donniez votre vision philosophique du monde, de la contingence… Je pense maintenant que le style ne consiste pas à écrire de belles phrases pour soi, mais des phrases pour les autres.

P199 Vous aviez l’idée d’un certain salut :l’œuvre aurait une réalité qui dépasse l’instant, elle serait quelque chose d’absolu…Oui. Un objet d’art survit au siècle ; si je crée un objet d’art, il survit au siècle, donc moi, son auteur incarné en lui, je survis au siècle. Par derrière, il y avait l’idée d’immortalité chrétienne : Je passais de la vie mortelle à une survie immortelle.

P200 IL vaut mieux ne pas penser, sauf du coin de l’œil, à l’immortalité, et parier sur la vie ; moi vivant j’écris pour des vivants, en pensant que si c’est réussi, on me lira encore quand je serais mort… 

P204 Vous aviez des idées sur tout, vous aviez des théories que vous notiez sur un petit carnet.

P206 Dans mon roman inspiré par les rapports de Nietzsche avec Wagner, je me voyais comme un homme qui aurait une vie mouvementée et qui, à chaque drame, écrivait un livre qui serait publié ; j’imaginais une vie romanesque, un homme de génie qui mourrait inconnu mais à qui la gloire viendrait ensuite. Ce sont de vieux souvenirs. Je posais le personnage devant moi et j’imaginais tout ce qui lui arriverait.

P209 Je ne pensais pas que la politique c’est la vie, mais dans ma biographie future, il devait y avoir un moment politique.

P210 Vous m’avez dit une fois et j’ai trouvé ça très juste : « au fond l’intelligence, c’est une exigence » ; ce n’est pas tellement de la rapidité de l’esprit ou, comme on dit, mettre un tas de choses en rapport, mais c’est une exigence, c’est-à-dire de ne pas s’arrêter et d’aller plus loin, toujours plus loin. Je pense que je peux avoir un peu plus de talent qu’un autre, une intelligence un peu plus développée ; mais ce ne sont que des phénomènes, dont l’origine demeure une intelligence égale à celle du voisin, ou une sensibilité égale à celle du voisin. Je ne pense pas avoir une supériorité quelconque. Ma supériorité ce sont mes livres, dans la mesure où ils sont bons ; mais l’autre a aussi sa supériorité ; ce peut-être le cornet de marrons chauds qu’il vend l’hiver à la porte d’un café ; chacun a sa supériorité, moi j’ai choisi celle là.

P212 l’heure de gloire arrive à la fin de sa vie ; on a la gloire à la fin de sa vie quand on a fini son œuvre ; enfin, je voyais mal les choses, c’est plus compliqué que ça. A la fin de sa vie on a une période de transition qui continue après la mort encore quelques années, et la gloire c’est après ; Autrement dit, la gloire, c’est le verdict de la postérité.

P219 Quand on fait de la littérature engagée, on se préoccupe de problèmes qui n’auront plus de sens dans vingt ans et qui concernent la société actuelle… On a réussi son coup quand on a décidé les gens à agir, ou à considérer les choses de son propre point de vue.

P220 L’auteur sait qu’il écrit quelque chose de particulier, qu’il participe à une action, il n’a pas l’air d’utiliser le langage pour le plaisir d’écrire ; et cependant, au fond, il pense qu’il crée une œuvre qui a une valeur universelle qui est sa vraie signification bien qu’elle ait été publiée pour réaliser une action singulière.

P221 Dans les mots, la littérature vous masquait complètement l’idée de mort. Mourir vous était égal du moment que vous surviviez, donc vous pensiez que avait une survie.

P225 Quand j’écris de la philosophie, je ne fais pas de brouillon. Tandis qu’ordinairement j’écris sept à huit brouillons, sept ou huit morceaux de page pour un même texte. Je fais trois lignes, puis je tire un trait dessous, et puis la quatrième ligne est sur une autre forme. En philosophie, pas du tout : je prends une feuille, je commence à écrire les idées que j’ai dans la tête, que je n’ai peut-être pas depuis longtemps, et puis je les mène jusqu’au bout ;

P226 La philosophie, c’est une parole que j’adresse à quelqu’un… Le roman, je l’écris pour que quelqu’un le lise. En philosophie, j’explique à quelqu’un mes idées telles qu’elles me viennent aujourd’hui.. En somme, vous ne pourriez pas écrire de la littérature au magnétophone, mais vous pourriez peut-être faire de la philosophie.

P228 Je considérais le journal comme une besogne inférieure. La littérature commence avec le choix, le refus de certains traits et l’acceptation d’autres. C’est un travail qui n’est pas compatible avec le journal dont le choix est quasiment spontané et ne s’explique pas très bien.

P229 Les lettres que j’écrivais, j’avais une petite-arrière pensée qu’on les publierait après ma mort. Ces lettres tenaient un peu le rôle du journal…

P240 D’abord, pour le théâtre, je travaille sur un sujet, puis je le laisse tomber. Je trouve des phrases, des répliques, je les note.

P242 Un livre, c’est mort, c’est un objet mort. C’est là, sur une table, on n’a pas de solidarité avec lui. Une pièce de théâtre, pendant un certain temps, c’est différent. On vit, on travaille, mais tous les soirs, il y a un endroit ou une pièce de vous continue à se jouer.

P249 Proust m’a apporté bien sur essentiellement la psychologie subjective des personnages. L’écrivain devait tout connaître du monde, c’est-à-dire appartenir à plusieurs milieux. J’aimais aussi beaucoup Conrad, Dos Passos, Faulkner

P260 Les idées que je tirais de ces livres ou les connaissances qu’ils m’apportaient, je les écrivais dans mes cahiers de notes et de souvenirs.

P264 ça ne m’est jamais venu à l’idée d’écrire sur moi, d’écrire une histoire qui me serait arrivée. Et cependant, naturellement, il s’agissait quand même entièrement de moi. Mais le but n’était pas de me représenter dans les nouvelles que je faisais… C’est le monde qui était saisi à travers moi, c’est la dimension métaphysique du monde qui doit se révéler… Pour moi, il s’agissait de trouver le monde au fond du récit… Et quand j’avais trouvé cette métaphysique, là, j’étais content. Je possédais vraiment la totalité de l’œuvre.

P273 Pour séduire, il faut que le roman soit une attente, c’est-à-dire une durée qui se développe, que le lecteur se demande : « qu’est-ce qu’il va dire maintenant, qu’est-ce qu’il veut prouver ». L’œuvre littéraire, c’est quelqu’un qui reconstitue le monde, tel qu’il le voit, à travers un récit qui ne vise pas directement le monde mais qui concerne des œuvres ou des personnages inventés.

P274 J’ai toujours eu l’idée, à 18 ans, 20 ans, d’écrire sur ma vie quand je l’aurais faite, c’est-à-dire à cinquante ans.

P276 « les mots » sont très travaillés, ce sont parmi les phrases les plus travaillées que j’ai écrites…. Je voulais qu’il y ait des sous-entendus dans chaque phrase.

P280 Un roman, pour moi, c’était un récit, et en même temps on voyait le monde à travers… Mes descriptions doivent toujours être liées à l’action, à la manière dont les gens les voient, dans le mouvement du récit, une métaphore peut suffire. 

P294 qu’est-ce que ça vous a fait de passer la frontière ? Ca m’a transformé en grand voyageur. Du moment que je franchissais une frontière, je pouvais les franchir toutes… Je voulais comprendre et retrouver tout ce qu’on m’avait dit, non pas au lycée, mais ce que m’avaient dit les auteurs que j’aimais.

P315 Ce qu’il faut chercher, c’est l’éclat intérieur du génie, non pas de briller dans un dîner mondain.

P316 J’aime vraiment, réellement, un homme qui me paraît avoir l’ensemble des qualités d’homme ; la conscience, la faculté de juger par soi-même, la faculté de dire oui ou de dire non, la volonté, tout ça je l’apprécie dans un homme, et ça va vers la liberté.

P325 Je suis orgueilleux de faire des actes qui ont un commencement et une fin, de changer une certaine part du monde dans la mesure ou j’agis, d’écrire, de faire des livres, tout le monde n’en fait pas mais tout le monde fait quelque chose, bref, mon activité humaine, c’est de cela que j’en suis orgueilleux. Non pas que je la trouve supérieure à une activité quelconque mais c’est une activité. C’est l’orgueil de la conscience se développant comme un acte…. L’orgueil révèle la réalité humaine et ça s’accompagne d’une conscience de l’acte qu’on fait, dont on est content et fier.

P352 ça ne me fait rien de me brouiller. Une chose est morte, voilà tout. C’est que je pense ne pas avoir d’amitiés profonde pour certains hommes qui ont été parmi les plus proches de mes amis. L’entente était intellectuelle.

P354 Il y a toujours eu une forte raison qui a provoqué mes brouilles, mais finalement, c’est toujours moi qui ait pris la décision de me brouiller.

P358 Je me plais avec les jeunes parce que sur des tas de points, ils n’ont pas leur pensée, leur vie complètement faite ; alors, on discute comme deux personnes qui ont chacune une opinion assez vague en essayant de rapprocher les deux points de vue ; tandis qu’avec les vieux, c’est tout à fait différent. Ils ont une opinion tranchée, j’en ai une autre… Moi, ce que j’aime bien, c’est qu’on n’ait pas de pensée arrêtée.

P360 On a une sorte de respect pour la personne qui accueille les confidences et je devenais, finalement, cette chose que je ne désire pas être, le maître avec des disciples, et je n’aimais pas qu’on me fasse des confidences.

P365 Pourquoi est-ce que vous avez cette attitude de réserve, de refus, quand il s’agit de demander même un renseignement. Autrefois, c’était de la timidité, maintenant, c’est une habitude… Je n’aime pas me faire aider. L’idée d’aide m’est tout à fait insupportable, par des gens que je connais mal ou peu. Je n’ai pas demander beaucoup d’aide dans ma vie… Il y a sûrement chez moi l’idée que j’ennuie l’autre en lui demandant un renseignement… C’est bien pour ça que vous me rappelez M ; Plume : une manière d’étouffer alors que personne ne vous empêche d’ouvrir une fenêtre.

P378 Vous m’avez dit tout de suite, quand nous nous sommes connus, que vous étiez polygame, que vous n’aviez pas l’idée de vous limiter à une seule femme, à une seule histoire.

P386 Très souvent, ce sont les femmes qui incarnent le mieux le pays qu’on visite.

P392 Le coté amitié avec une femme, je n’aimais pas ça.

P394 J’avais deux manières de me voir dans la glace. Une façon que je dirais universelle, comme un ensemble de signes ; si je voulais savoir si j’avais besoin d’avoir les cheveux coupés, de me laver, de changer de cravate… C’étaient des ensembles de signes. Je voyais si mes cheveux étaient trop longs, si mon visage était maculé ou sale, mais finalement je ne saisissais pas mon individualité, dans ce visage. Une chose qui demeurait toujours, c’était l’œil qui louche. Ca, ça demeurait, et c’est ce que je voyais tout de suite. Et ça m’entraînait à l’autre façon de me représenter dans la glace, de me voir dans la glace, comme un marécage. Je voyais mon visage d’une autre façon si je passais des signes abstraits au concret ; le concret, c’était une sorte de marécage. Je voyais des traits qui n’avaient pas beaucoup de sens, qui ne se combinaient pas en un visage humain net…Donc, deux physionomies, sans continuité, sans liaison : l’universel, qui me donnait un visage, mais un visage comme on en voit dans les journaux, avec quatre traits pour le figurer ; et le particulier qui était en deçà du visage, qui était une grosse chaire agricole, il aurait fallu un travail de la perception pour l’organiser en visage.

P399 Je n’avais pas peur de me fatiguer, je me fatiguais.

P400 Alors, comme j’étais convenablement sexué, je bandais rapidement, facilement ; je faisais l’amour souvent, mais sans un très grand plaisir. Juste un petit plaisir à la fin, mais assez médiocre. J’aimais mieux être en liaison avec le corps tout entier, caresser le corps, bref être actif avec les mains, avec les jambes, toucher la personne, que faire l’amour, proprement dit. J’aurais très bien été dans un lit, nu avec une femme nue, à la caresser, l’embrasser, mais sans aller jusqu’à l’acte sexuel.

P403 Oui dans ma vie, la plupart du temps, j’ai essayé de maigrir pour donner l’impression d’être un petit maigre, et non pas un petit gros. La grosseur étant d’ailleurs quelque chose qui m’apparaissait comme de l’abandon, de la contingence.

P404 Je n’ai jamais été un buveur solitaire, mais boire avec des amis, avec des gens.

P406 Il y avait une idée que vous aviez, c’était l’idée du plein emploi ; il fallait que toutes les minutes servent, que le corps aille à la limite de ses forces, y compris cette partie du corps qu’est le cerveau… Je pensais que j’avais dans la tête, mais non séparées, non analysées, dans une forme qui devait devenir rationnelle, que j’avais dans la tête toutes les idées que je mettais sur le papier. Simplement, il s’agissait de les séparer et de les mettre sur le papier, en tant qu’elles comportaient des tas de tiroirs. Tandis que, dans la tête, elles constituaient un tout sans analyse. Alors, écrire, en philosophie, consistait en somme à analyser mes idées, et un tube de corydrane, c’était : telles idées seront analysées dans les deux jours qui viennent. Alors qu’il fallait être normal pour écrire un roman

P412 Il n’y a pas derrière moi une vie, une expérience que je pourrai transformer en sentences, en formules, en manières d’être. Donc, comme je ne crois pas avoir de l’expérience, dans la mesure ou mon corps va bien, je suis à quasiment 70 ans le même qu’à trente ans… Depuis l’age de trente ans environ, j’ai complètement perdu le souvenir de mes rêves.

P420 Vous n’avez jamais été malade, même quand vous vous êtes saoulé ; ça se portait à la tête ou dans le système moteur, mais jamais sur le foie ou sur le système digestif.

P433 Je vous ai dit : c’est heureux que vous soyez fonctionnaire, vous ne pourriez pas être autre chose parce que vous avez des rapports avec l’argent qui sont timides. Vous êtes à la fois très généreux et on pourrait presque parler d’avarice par rapport à vous-même.

P437 Il ne faut pas se gâcher tout un avenir pour une question de respect humain ou d’amour, en refusant de demander de l’aide.

P438 Moi, je ne publiais pas pour avoir de l’argent, je publiais pour savoir ce qu’on pensait de mes efforts et de mon travail… Jamais l’argent n’a été un moyen pour moi de gagner de l’argent.

P447 je pensais que l’homme libre c’est celui qui prend parti pour l’homme tel qu’il est, contre ceux qui veulent lui substituer ou une image qu’ils ont construite, l’image de l’homme fasciste, ou même celle de l’homme socialiste. Pour moi, l’homme libre s’opposait à ces représentations systématiques.

P447 L’homme qui selon moi doit décider seul, en liaison avec d’autres peut-être, mais seul, se trouvait dans le fascisme dominé par les hommes placés au-dessus de lui. J’ai toujours détesté les hiérarchies, et je retrouve dans certaines conceptions actuelles, anti-hiérarchiques, un sens de la liberté. IL ne peut pas y avoir de hiérarchie par rapport à la liberté.

P448 Il y a eu quelque chose qui me répugnait dans le socialisme parce que la personne était dissoute au profit des collectivités. C’était une liberté de groupe.

P453 Est-ce que l’idée de la Résistance n’était pas aussi qu’après tout il y  avait toujours une issue possible, la mort ?

Certainement. Il y avait beaucoup de cela. Cette idée d’en finir avec sa vie, pas par un suicide mais par une action qui peut aboutir à la mort et qui portera ses fruits dans la mesure ou on est soi-même détruit, c’était une idée qui était présente dans la Résistance et que j’appréciais. Je considérais que c’était une fin parfaite de l’être humain : mourir librement ; Beaucoup plus parfaite qu’une fin lente avec des maladies, un vieillissement, un gâtisme même, ou en tout cas un affaiblissement des facultés mentales qui voit s’évanouir des libertés bien avant la mort. Je préférais l’idée d’un sacrifice total, un sacrifice consenti, et par conséquent ne limitant pas la liberté d’un être dont l’essence est la liberté.

P454 Je garde l’idée que la liberté consiste aussi à pouvoir mourir. C’est-à-dire que si demain une menace quelconque pèse sur ma liberté, la mort est une manière de la sauver.

P454 vous êtes passé de l’idée que votre liberté se suffisait à elle-même à l’idée qu’il fallait pour que vous soyez libre que les autres le soient aussi… Oui, il n’est pas admissible, pas concevable qu’un homme soit libre si les autres ne le sont pas. Si la liberté est refuse aux autres, elle cesse d’être une liberté. Si les hommes ne respectent pas la liberté d’autrui, la liberté qui s’est un instant fait jour en eux est immédiatement détruit.

P456 Mai 68 a été beau, irréel et vrai. C’était une action par laquelle les techniciens, les ouvriers, les forces vives ont pris conscience qu’un liberté collective était autre chose que la combinaison de toutes les libertés individuelles.

P457 Pendant la guerre, j’ai connu une chose qui me paraissait absolument contraire à la liberté : d’abord, l’obligation de partir se battre, dont je ne saisissais pas bien la raison, encore que je fusse entièrement anti-nazi ; je ne comprenais pas très bien, pourquoi il fallait que des millions d’hommes s’affrontent, à la vie à la mort ; Ce fut la première fois que je saisis ma contradiction, dans l’engagement pour la guerre, que je voulais libre et qui cependant m’imposait jusqu’à la mort quelque chose que je n’avais pas vraiment et librement voulu. Ensuite, ce fut la liberté de la résistance, qui m’amenait à opposer à la force tyrannique la liberté d’individus opposés à elle, et dont j’estimais qu’ils devaient, parce qu’ils étaient et qu’ils voyaient librement ce qu’ils voulaient, triompher. A la libération, j’ai senti que les forces qu’ils avaient délivrées étaient de même nature étaient de même nature que les forces nazies ; non pas qu’elles eussent les mêmes buts, qu’elles utilisassent des procédés comme l’assassinat de millions de juifs et de millions de russes ; mais la force collective, l’obéissance aux ordres, c’était de la même espèce. Et, l’armée américaine arrivant en France apparut à beaucoup, dont j’étais, comme une tyrannie.

P459 Ce que j’ai découvert après la guerre, c’est que ma contradiction et la contradiction de ce monde résidaient dans l’idée de liberté, dans l’idée du plein développement, du plein épanouissement de la personne confrontée à l’idée du développement également plein, d’une collectivité à laquelle appartient la personne, les deux apparaissant d’abord comme contradictoires.

P480 J’étais individualiste de gauche.

P513 On peut dire que le rythme neuf mois-trois mois a persisté depuis l’age de huit ans jusqu’à l’age de soixante-dix ans que j’ai maintenant. Ca a été la division type de mes années. Le vrai temps de mon travaille littéraire ce sont les neuf mois à Paris : je continue en général à travailler pendant les trois mois de vacances, mais je travaille moins, et le monde se déploie autour de moi sans ordre fixé à priori. Pendant les neuf mois il y a un ordre à priori : il dépend du livre que j’écris.

P513 les temps de mon expérience au monde, ce sont ces trois mois… Pendant l’année, les jours se bousculent un peu. Ils sont coupés par les nuits ou je dors ; mais en vérité ils se tiennent, les nuits représentent un repos. Et dans mes souvenirs, les jours des neuf mois glissent lentement les uns dans les autres et finissent par n’en faire qu’un. 

P514 La journée est programmée jour par jour et chaque jour a le même programme : je me lve vers  huit heures et demie. A neuf heures et demie, je suis au travail et je travaille jusqu’à une heure et demie : midi et demie, les jours ou je reçois quelqu’un. Ensuite, je vais déjeuner, en général à la Coupole. Vers trois heures, j’ai terminé, et de trois à cinq heures, je vois des amis. A cinq heures, je suis au travail chez moi jusqu’à neuf heures.

P516 Une de mes caractéristiques de mon rapport au temps est le nombre d’œuvres que je n’ai pas achevées… C’est un fait qu’il y a eu en général chez moi une sorte d’affolement ou de changement qui m’a fait décider tout d’un coup, décision désagréable, de m’arrêter là et de ne pas terminer le livre sur lequel j’étais en train de travailler.

P519 le présent est toujours neuf. C’est la raison pour laquelle j’ai soutenu dans la nausée que l’expérience de la vie n’existe pas.

P520 La vie ne finissait pas. On mourait au milieu d’un tas de projets qu’on ne réalisait pas. Mais, après ma mort, je survivais sous forme de mes livres, c’était une vie immortelle.

P520 Je n’ai jamais eu l’idée d’apprentissage. C’est venu après Mais au début, non. L’apprentissage se faisait dans le roman même. La nausée a été un véritable apprentissage. Il fallait que j’apprenne à raconter, à incarner des idées dans un récit. C’était un apprentissage comme un autre.

P521 Je pensais que c’était dans la forme que se faisait le progrès pour moi. Il s’agissait d’apprendre à mieux écrire, à me donner un style, à composer des livres suivant un certain programme. Mais ça n’était pas un progrès de connaissance.

P521 Fitzgerald pense qu’une vie est une entreprise de désagrégation, que toute vie est une défaite, une chute.

P525 Tant qu’il y avait un avenir, l’age était le même. Il y avait un avenir à trente ans, un avenir à cinquante ans. Mais à partir de soixante cinq, soixante six ans, il n’y a plus d’avenir. On n’a plus l’audace de dire, dans vingt ans, je ferai ceci ou j’irai là…A partir d’un certain age variable selon les gens, venant en partie d’eux mêmes, en partie de leur corps, en partie des circonstances, la vie tend vers sa fermeture, la mort étant la dernière fermeture comme la naissance était l’ouverture.

P536 Il y a un avenir, qui est par-delà la mort et qui fait presque de la mort un accident dans la vie d’un individu qui continue sans lui. Il a pu léguer à ses enfants un magasin qu’il a crée, faire des actions qui verront leur développement après sa mort.(ou ce peut être l’inverse ; On peut être presque mort avant sa mort si tout a raté, qu’on n’a rien à léguer, qu’il n’y a pas d’action qui se verra développée. perso). 

P537 En tout cas, il reste pour un écrivain l’idée qu’on continuera à le lire quand il n’existera plus. Et c’est ça son avenir.

P538 Je continue à acquérir, bien sur. Et les connaissances que j’acquiers sont dans les livres mais aussi dans ma tête, parce que je les développe, j’essaie de les relier à d’autres connaissances que j’ai. Elles sont universelles, c’est-à-dire qu’elles ne s’appliquent pas seulement à une infinité de cas, mais qu’en outre elles dépassent le temps. Elles ont un avenir.

P541 Je pensais que le métier de professeur donnait des connaissances considérables sur la vie humaine, et que le livre exigeait des connaissances considérables pour être écrit.

P543 On n’a jamais une vie qui s’achève comme elle commence, par un point qui est le point terminal. Plutôt, ça s’effiloche, ça se disperse

P547 C’était une drôle de chose qu’un homme. C’a m’est apparu petit à petit. C’était à la fois un être perdu dans le monde, et par conséquent entouré du monde de tous les cotés, comme emprisonné dans le monde. Et en même temps c’était un être qui pouvait synthétiser ce monde et le voir comme son objet, lui étant en face du monde, et dehors. Il n’était plus dedans, il était dehors. C’est cette liaison du dehors et du dedans qui constitue l’homme. Je n’ai pas l’impression d’être là part hasard.

P558 Je n’ai pas besoin de Dieu pour aimer mon prochain. La première des désaliénations de l’homme, c’est d’abord de ne pas croire en Dieu.

0 commentaire à “LA CEREMONIE DES ADIEUX (SIMONE DE BEAUVOIR)”


  1. Aucun commentaire

Laisser un commentaire


Visiteurs en ligne

Il y a 1 visiteur en ligne

Messagerie

Vous devez être connecté à votre compte pour me contacter

juin 2011
L Ma Me J V S D
« mai   juil »
 12345
6789101112
13141516171819
20212223242526
27282930  

Catégories


jardinsdesapho |
as1960 |
Gare-au-loup.net |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | les enquêtes de l'inspecteu...
| Maupassant, Morpurgo, Gogol...
| Emilia Pardo Bazán