SI PAR UNE NUIT D’HIVER UN VOYAGEUR (ITALO CALVINO)

SI PAR UNE NUIT D’HIVER UN VOYAGEUR (ITALO CALVINO) dans auteurs italiens 689316_2843131 

Collection points, 280 pages

4ème de couverture : Vous, lecteur, vous, Lectrice, vous êtes le principal personnage de ce roman, et réjouissez-vous : c’est non seulement un des plus brillants mais aussi un des plus humoristiques qui aient été écrits dans ce quart de siècle.

Vous allez vous retrouver dans ce petit monde de libraires, de professeurs, de traducteurs, de censeurs et d’ordinateurs qui s’agitent autour d’un livre. Vous allez surtout vous engager dans des aventures qui vous conduiront chaque fois au point où vous ne pourrez plus retenir votre envie d’en savoir plus, et là, ce sera à vous de continuer, d’inventer. Bon voyage.

Traduit de l’italien par Danièle Sallenave et François Wahl.

P8 Ce n’est pas que tu attendes quelque chose de particulier de ce livre particulier. Tu es un homme qui, par principe, n’attend plus rien de rien… Tu sais que le mieux qu’on puisse espérer, c’est d’éviter le pire. C’est la conclusion à laquelle tu es arrivé dans ta vie privée comme pour les problèmes plus généraux, et même mondiaux.

P9 Dans la vitrine de la librairie, tu as aussitôt repéré la couverture et le titre que tu cherchais. Sur la trace du repère visuel, tu t’es aussitôt frayé chemin dans la boutique, sous le tir de barrage nourri des livres que tu n’as pas lus, qui, sur les tables et les rayons, te jetaient des regards noirs pour t’intimider. Mais tu sais que tu ne dois pas te laisser impressionner. Que sur des hectares et des hectares s’étendent des livres que tu peux te passer de lire, les livres faits pour d’autres usages que la lecture, les livres qu’on a déjà lus sans avoir besoin de les ouvrir parce qu’ils appartiennent à la catégorie du déjà lu avant même d’avoir été écrits.

Tu franchis donc la première rangée de murailles : mais voilà que te tombe dessus l’infanterie des livres que tu lirais volontiers si tu avais plusieurs vies à vivre mais malheureusement les jours qui te restent à vivre sont ce qu’ils sont. Tu les escalades rapidement, et tu fends la phalange des livres que tu as l’intention de lire mais il faudrait d’abord en lire d’autres, des livres trop chers que tu achèteras quand ils seront revendus à moitié-prix, des livres idem voir ci-dessus quand ils seront repris en poche, des livres que tu pourrais demander à quelqu’un de te prêter, des livres que tout le monde a lus et c’est donc comme si tu les avais lus toi-même.

Esquivant leurs assauts, tu te retrouves sous les tours du fortin, face aux efforts d’interception des livres que depuis longtemps tu as l’intention de lire, des livres que tu as cherchés des années sans les trouver, des livres qui concernent justement un sujet qui t’intéresse en ce moment, des livres que tu veux avoir à ta portée en toute circonstance, des livres que tu pourrais mettre de coté pour les lire peut-être cet été, des livres dont tu as besoin pour les aligner avec d’autres sur un rayonnage, des livres qui t’inspirent une curiosité soudaine frénétique et peu justifiable. Bon. Tu as au moins réussi à réduire l’effectif illimité des forces adverses à un ensemble considérable, certes, mais cependant calculable, d’éléments en nombre fini, même si ce relatif soulagement est mis en péril par les embuscades des livres que tu as lus il y a si longtemps qu’il serait temps de les relire, et des livres que tu as toujours fait semblant d’avoir lus et qu’il faudrait aujourd’hui te décider à lire pour de bon. Tu te libères en quelques zigzags et pénètres d’un bond dans la citadelle des nouveautés dont l’auteur ou le sujet t’attire. Une fois dans la place, tu peux pratiquer des brèches entre les rangées des défenseurs. Tu les divises en nouveautés d’auteurs ou de sujets déjà connus (de toi ou dans l’absolu) et nouveautés d’auteurs ou de sujets totalement inconnus (pour toi du moins).

P12 Il est vrai que cette façon de tourner autour du livre, de lire autour avant de lire dedans, fait, elle aussi, partie du plaisir de la nouveauté.

P22 Tout le monde se tutoie ici ; ils parlent à moitié en dialecte ; ce sont des gens qui se voient tous les jours Dieu sait depuis combien d’années ; chaque conversation est la poursuite d’une conversation plus ancienne. Ils se lancent des plaisanteries, un peu lourdes parfois.

P34 Vous lisez beaucoup de romans ? Oui ? Moi aussi, quelques uns, bien que je sois plutôt pour les livres d’idées

P36 Ta lecture n’est plus solitaire : tu penses à la Lectrice qui, en ce moment même, ouvre le livre, et voici qu’au roman à lire se superpose un roman à vivre, la suite de ton histoire avec elle…

P50 Ludmila lit des romans à la file, mais elle n’y met jamais en évidence les problèmes. Cela me semble une grande perte de temps. Vous ne trouvez pas ?

P77 Ce fragment a été publié dans un recueil de ses écrits posthumes, avec des vers épars, un journal intime et les notes pour un essai sur les réincarnations de Bouddha. Il n’a malheureusement pas été possible de retrouver un plan ou une ébauche qui explique comment Athi entendait développer son récit par la suite.

P79 Lire, dit-il, c’est cela toujours : une chose est là, une chose faite d’écriture, un objet solide, matériel, qu’on ne peut pas changer ; à travers cette chose on entre en contact avec quelque chose d’autre, qui n’est pas présent, quelque chose qui fait partie du monde immatériel, invisible, parce qu’elle est seulement pensable, ou imaginable, ou parce qu’elle a été et n’existe plus, parce qu’elle est passée, disparue, inaccessible, perdue au royaume des morts.

P101 Il y a une ligne de partage : d’un coté, ceux qui font les livres ; de l’autre, ceux qui les lisent. Je veux continuer à faire partie de ceux qui lisent, et pour cela je fais attention de me tenir toujours en deçà de la ligne. Sinon, le plaisir désintéressé de lire n’existe plus, ou du moins il se transforme en quelque chose d’autre, qui n’est pas ce que je veux, moi. C’est une frontière imprécise, qui tend à s’effacer : le monde de ceux qui ont affaire professionnellement aux livres est toujours plus peuplé, et tend à s’identifier avec celui des lecteurs. Evidemment, les lecteurs aussi sont de plus en plus nombreux, mais on dirait que le nombre de ceux qui utilisent les livres pour produire d’autres livres croit plus vite que le nombre de ceux qui aiment les livres pour les livres, un point c’est tout.

P104 Tu es tombé ici à un moment où ceux qui gravitent autour des maisons d’édition ne sont plus seulement des aspirants poètes ou romanciers, des candidates poétesses ou romancières ; c’est le moment (dans l’histoire de la culture occidentale) où ceux qui cherchent à se réaliser sur du papier ne sont plus des individus isolés mais des collectivités : séminaires d’étude, groupes de recherche, équipes, comme si le travail intellectuel était trop désolant pour pouvoir être affronté dans la solitude

P125 la crainte te saisit d’être passé toi aussi de l’autre coté et d’avoir perdu ce rapport privilégié avec le livre qui est celui du seul lecteur : le pouvoir de considérer ce qui est écrit comme quelque chose de fini et définitif, à quoi on ne peut rien ajouter ni enlever.

P135 Bref, Marana a proposé au sultan un stratagème inspiré de la tradition littéraire de l’orient : il interrompa sa traduction au moment le plus passionnant, et commença à traduire un autre roman, en l’insérant dans le premier par quelque expédiant rudimentaire, par exemple un personnage du premier roman ouvre un livre et se met à lire… Le second roman s’interrompa à son tour et laissera la place à un troisième, qui n’ira pas bien loin avant de s’ouvrir sur un quatrième et ainsi de suite…

P153 Ton appartement, c’est le lieu ou tu lis : il peut nous dire la place que les livres tiennent dans ta vie, s’ils sont une défense que tu opposes au monde extérieur, un rêve ou tu t’absorbes, comme une drogue ; ou au contraire autant de ponts que tu jettes vers l’extérieur, vers un monde qui t’intéresse au point que tu veuilles en multiplier et en élargir grâce aux livres les dimensions.

P156 Voyons les livres. La première chose qu’on note, du moins à regarder ceux que tu laisses à portée de main, c’est que chez toi les livres ont pour fonction d’être lus immédiatement ; ce ne sont pas des instruments d’étude ou de consultation, ni les éléments d’une bibliothèque rangée selon un ordre déterminé. TU as peut-être essayé quelquefois de donner une apparence d’ordre à tes rayonnages, mais chaque tentative de classement s’est trouvée rapidement bouleversée par des apports hétérogènes. Le principe selon lequel deux volumes sont rangés coté à cote, c’est, outre la dimension, pour les plus grands et les plus petits, essentiellement la chronologie : l’ordre d’arrivée.

Tu peux d’ailleurs toujours t’y retrouver, ils ne sont pas si nombreux (tu dois avoir laissé d’autres bibliothèques à d’autres domiciles, dans d’autres phases de ton existence) ; et puis il ne t’arrive peut-être pas souvent de rechercher un livre que tu as déjà lu Tu n’as pas l’air, en somme, d’être une Lectrice qui relit. Tu te rappelles parfaitement tout ce que tu as déjà lu (ça, c’est une des premières choses que tu as fait comprendre de toi) ; chaque livre s’identifie probablement pour toi avec la lecture que tu en as faite à un moment déterminé, une fois pour toutes. Mais de même tu conserves dans ta mémoire, tu aimes garder les livres en tant qu’objets, auprès de toi. Parmi tes livres, dans cet ensemble qui ne forme pas une bibliothèque, on peut cependant distinguer une partie morte ou dormante, le dépôt des volumes mis de coté, lus et rarement relus, ou que même tu n’as pas lus et que tu ne liras jamais, et qui cependant sont conservés (et époussetés), et une partie vivante, les livres que tu es en train de lire, ou que tu as l’intention de lire, ou dont tu ne t’es pas encore détachée, ou que tu as plaisir à manipuler, à retrouver autour de toi. A la différence des provisions dans la cuisine, ici, c’est la partie vivante, de consommation immédiate, qui dit le plus de choses sur toi. Il traîne ça et là des volumes, certains ouvert, d’autres avec des signets improvisés ou cornés à un angle de page On voit que tu as l’habitude de lire plusieurs livres à la fois, que tu choisis des lectures différentes pour les différentes heures du jour, pour les diverses parties de ton habitation, si petite soit-elle : il y a les livres destinés à la table de nuit, ceux qui trouvent place près du fauteuil, à la cuisine ou au bain.

P158 Tu as apporté avec toi le livre que tu étais en train de lire au café et que tu voudrais maintenant poursuivre, pour le lui passer, et communiquer encore avec elle à travers le canal creusé par les mots d’autrui, des mots qui, justement parce qu’énoncés par une voix étrangère, la voix silencieuse d’une absence faite d’encre et d’espacements typographiques, peuvent devenir vôtres, un langage, un code entre vous, une façon d’échanger des signaux et de vous reconnaître.

P183 Je ne suis pas capable d’écrire quand quelqu’un me regarde : je sens que ce que j’écris ne m’appartient plus. Je voudrais disparaître, laisser à l’attente menaçante de leurs yeux la feuille passée dans la machine, avec tout au plus mes doigts qui frappent les touches.

P184 Parfois, je pense à la matière du livre à écrire comme à quelque chose qui existe déjà : pensées déjà pensées, dialogues déjà proférés, histoires déjà arrivées, lieux et atmosphères déjà vus ; le livre ne devrait être rien d’autre qu’un équivalent du monde non écrit traduit en écriture. D’autres fois en revanche, je crois comprendre qu’entre le livre à écrire et les choses qui existent déjà, il ne peut y avoir qu’une espèce de complémentarité : le livre devrait être la contrepartie écrite du monde non écrite ; sa matière, ce qui n’est pas et ne pourra pas être sans avoir été écrit, et dont ce qui existe éprouve obscurément le manque dans sa propre incomplétude.

P185 projet de récit. Deux écrivains, habitant deux chalets sur les versants opposés d’une vallée, s’observent à tour de rôle. L’un des deux a l’habitude d’écrire le matin, l’autre l’après-midi ; Le matin et l’après-midi, celui des écrivains qui n’écrit pas braque sa longue-vue sur celui qui écrit. L’un des deux est un écrivain productif, l’autre un écrivain tourmenté. L’écrivain tourmenté regarde l’écrivain productif remplir des pages de lignes uniformes, et le manuscrit monter en pile de feuillets bien rangés. D’ici peu, le livre sera terminé : sans nul doute un nouveau roman à succès, c’est ce que pense l’écrivain tourmenté avec une pointe de dédain mais avec envie.

Il considère que l’écrivain productif n’est rien qu’un habile artisan, capable de confectionner en série des romans qui répondent au goût du public ; mais il ne peut réprimer un fort sentiment d’envie pour un homme qui s’exprime avec tant de méthodique sûreté. Ce n’est pas seulement de l’envie, c’est aussi de l’admiration, oui, une admiration sincère : dans la façon dont cet homme donne toute son énergie à l’écriture, il y a une vraie générosité, une confiance dans l’acte de communiquer, de donner aux autres ce qu’ils attendent de vous, sans se poser de problèmes de conscience. L’écrivain tourmenté donnerait cher pour ressembler à l’écrivain productif ;

il voudrait bien le prendre pour modèle ; son plus grand désir est désormais de devenir semblable à lui. L’écrivain productif observe l’écrivain tourmenté tandis que celui-ci s’assied à sa table, se ronge les ongles, se gratte, déchire une feuille, se lève pour aller à la cuisine et s’y préparer un café, puis un thé, puis une camomille, lit un poème de Holderlin (bien qu’il soit clair d’holderlin n’a aucun rapport avec ce qu’il est en train d’écrire), recopie une page déjà écrite et puis la barre ligne après ligne, téléphone à la teinturerie (alors qu’on lui avait bien dit que son pantalon bleu ne serait pas prêt avant jeudi), prend quelques notes qui ne lui serviront pas maintenant mais peut-être plus tard, va consulter une encyclopédie à l’article Tasmanie (alors qu’il est clair qu’il n’y a pas dans ce qu’il écrit la moindre allusion à la Tasmanie), déchire deux pages, met un disque de Ravel.

L’écrivain productif n’a jamais aimé les œuvres de l’écrivain tourmenté : à les lire, il a toujours l’impression d’être au bord de saisir un point décisif et puis voilà que celui-ci lui échappe et tout ce qui lui reste est un sentiment de malaise. Mais à présent qu’il le regarde écrire, il sent que cet homme se bat avec quelque chose d’obscur, de noué, cherche à se frayer une route dont on ne sait ou elle conduit ; parfois, il a l’impression de le voir marcher sur une corde tendue au dessus du vide et il se sent pris d’un sentiment d’admiration. Pas seulement d’admiration, aussi d’envie ; parce qu’il sent bien que son propre travail est limité et superficiel par rapport à ce que l’écrivain tourmenté recherche. 

P188 Seule la possibilité d’être lu par un individu déterminé prouve que ce qui a été écrit participe des pouvoirs de l’écriture, pouvoirs fondés sur quelque chose qui dépasse l’individu. L’univers s’exprimera lui-même dans l’exacte mesure ou quelqu’un pourra dire :je lis, donc ça écrit. 

P189 Aujourd’hui, je vais tenter de recopier les premières phrases d’un roman célèbre, pour voir si la charge d’énergie contenue dans ce début se communique à ma main ; après avoir reçu la juste poussée, elle devrait être capable d’avancer pour son compte…. Je m’arrête avant d’être submergé par la tentation de recopier crime et châtiment en entier. Pendant un instant, je crois comprendre ce qui a dû être le sens et l’attrait d’une vocation désormais inconcevable : celle de copiste. Le copiste vivait dans deux dimensions temporelles en même temps, celle de la lecture et celle de l’écriture ; il pouvait écrire sans l’angoisse du vide qui s’ouvre devant la plume ; lire sans l’angoisse que son acte propre manque de se concrétiser en rien de matériel.  P193 Pourquoi ne pas admettre que mon insatisfaction révèle une ambition démesurée, un délire mégalomaniaque peut-être ? A l’écrivain qui souhaite s’annuler lui-même pour donner la parole à ce qui est hors de lui, deux voies se proposent : ou bien écrire un livre qui pourrait être le livre unique, capable de résumer le tout dans ses es ou bien écrire tous les livres, et poursuivre le tout à travers des images partielles. 

P206 Ecrire, c’est toujours cacher quelque chose de façon qu’ensuite on le découvre.

P217 La réceptivité du lecteur, par rapport à l’ensemble de sensations que le roman prétend porter, se trouve être très réduite : en premier lieu, du fait que sa lecture, souvent hâtive et distraite, ne recueille pas, ou néglige, un certain nombre de signaux et d’intentions effectivement contenus dans le texte ; en second lieu parce qu’il y a toujours quelque chose d’essentiel qui reste en dehors des phrases écrites et qui plus est, parce que les choses que le roman ne dit pas sont nécessairement plus nombreuses que celles qu’il dit, et que seule la présence d’une sorte de reflet indirect dans ce qui est écrit peut donner l’illusion qu’on lit ce qui en réalité n’est pas écrit. 

P274 Chaque nouveau livre que je lis vient s’insérer dans le livre complexe, unitaire, qui forme la somme de mes lectures…. Depuis des années, je fréquente cette bibliothèque et je l’explore volume après volume, rayon après rayon, et pourtant je pourrais vous démonter que je n’ai rien fait d’autre que d’avancer dans la lecture d’un livre unique. 

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