LA TRAVERSÉE (PHILIPPE LABRO)

LA TRAVERSÉE (PHILIPPE LABRO) dans auteurs français 

Folio N°3046, 287 pages

Résumé : « La maladie qui m’a conduit à la réanimation m’a emmené plus loin que la réa, bien au delà du Cap Horn, dans ce qu’il convient d’appeler une expérience de mort approchée.

Au cours de cette traversée, j’ai vu et entendu toutes sortes de choses. Des monstres, des anges, des paysages et des visages, du vide et du trop plein, de la compassion, de l’horreur et de l’amour. Aux prises avec un bouleversement constant du temps et de la durée ; quand les jours et les nuits n’avaient plus aucun sens, aucune construction ; lorsque je perdais tout repère ; lorsque je revoyais des moments de ma vie ancienne et de ma vie à venir. Lorsque deux moi-même s’affrontaient en un dialogue permanent, quand l’un de ces deux Moi disait : 

-tu vas mourir, laisse aller, c’est foutu, tandis que l’autre Moi répliquait : 

-Non, bats-toi, il faut vivre. 

P16 Je les ai tous aimés, mais ils sont morts, et je les aime encore, puisqu’ils n’ont jamais quitté ma mémoire. Ce sont les morts de ma vie. Je me demande pourquoi je devrais les rejoindre.

P31 Ce passage, pourvu qu’on en sorte, vous donne une petite dose d’expérience, un petit savoir en plus.

P36 Ce n’est pas votre douleur qui nous intéresse, c’est le reste, cette chose inconnue que vous avez effleurée et abordée et que la plupart des gens ignorent. Racontez-le avec vos mots, tout droit.

P37 J’ai toujours brouillé les cartes dans mes écrits et c’était normal : le travail habituel du romancier. Je mettais ma vie au service du roman et j’inventais à partir de ma vie. Beaucoup de lecteurs ont cru que je racontais ma vie telle qu’elle m’était arrivée, à la virgule près. Ce n’était pas le cas. Cette fois-ci, je n’écris pas un roman.

P43 Cela fait du bruit, cela fait du mal, mais c’est un mal qui te délivre d’un autre mal, mais c’est un mal qui te délivre d’un autre mal et donc cela m’a fait du bien.

P51 Car enfin, surgit le visage espéré de ma femme. C’est sa première apparition. Elle vient me dire ses mots à elle, ses mots à nous. Ses mots empreints d’amour. Elle me parle, parle, parle. Je suis incapable de répondre. Comme je connais ce visage mieux que tous ceux qui se sont penchés au-dessus du mien, je crois lire quelque chose d’autre. Je lis d’abord la douceur et la tendresse, la sollicitude et l’amour. Je lis tout : notre passé entier, les enfants, les étendues de complicité et de compréhension, toutes choses partagées en toutes saisons. … J’ai reçu cet amour. Brève dose de bien-être, mais si brève fut-elle, l’effet sera presque trop violent. J’ai vite éprouvé une oppression, un trop-plein. J’ai esquissé un geste qui voulait dire que c’était impossible à intégrer, que cet excès d’émotion me submergeait. Je n’étais pas assez  fort pour savourer un moment de bonheur. Ce qui me bouleverse c’est qu’elle a compris ce qui m’arrive.

P54 Premier précepte : il faut parler aux malades.

P60 Ah bien sur, tu ne l’avais pas prévu comme ça. Tu pensais avoir encore beaucoup d’années, beaucoup de temps devant toi, mais que veux-tu, même si ce n’était pas programmé, c’est en train de se produire. Tu seras peut-être le premier à t’en aller des quatre frères qui formaient ta famille. Et pourtant, tu n’étais pas l’aîné, ni même le second, mais rien ni personne n’a jamais énoncé que l’on quitte la vie dans l’ordre dans lequel on l’a abordée. Rien, il n’y a pas de loi, c’est écrit nulle part.

P61 Je les reconnais instantanément, puisque je les connais par cœur, les morts de ma vie.

P63 Nous admirions et craignons notre père et il nous eut été impossible, en sa présence ou celle de notre mère, d’émettre une seule plaisanterie à son encontre. Mais il est nécessaire que les enfants sachent rire de leurs parents, c’est un travail de lente démystification qui commence tôt..

P75 Je n’y crois plus. Je crois, parce que je le sais, que l’on voit sa vie, certes, mais qu’on ne la voit pas se dérouler comme une suite chronologique d’événements. On ne voit que des morceaux, des lambeaux, un chaos de vie. C’est le désordre, le charivari, le maelström, c’est un kaléidoscope qui s’agite furieusement et qu’aucune main ne repose afin que l’image se stabilise. Et le plus étonnant est que les morceaux de vie, l’éparpillé de vie que vous revoyez, ne sont pas forcément les plus importants.

P93 Cela signifie-t-il, alors, que lorsque vous déambulez sur les marges de la mort, l’enfance revient en premier ? Ainsi que la jeunesse ? Et cela explique-t-il l’obsession du Colorado ?

P100 Ai-je été à la hauteur de ce que j’aurai voulu être, de ce que j’aurais souhaité que mon père et ma mère, et ceux que j’aime, puissent penser ? Ai-je beaucoup bléssé ? Ai-je si peu donné ?

P115 Tant que l’on n’est pas enfermé avec la mort dans la même pièce avec la mort, on peut toujours la tromper.

P120 Tu devrais te préparer au mieux pour la confrontation et la rencontre avec, avec Qui et Quoi ? Et tu ne fais que bêtifier et gatifier dans ta tête. A quoi t’ont servi tes lectures ? Tes voyages, tes travaux, tes expériences, tes amours, tes échecs et tes réussites ? 

P129 J’avais pris à l’époque, ce mot pour un cliché, une façon superstitieuse de parler des approches de la mort. « L’autre coté » revient à toute allure dans mon inconscient, avec l’accent de l’Ouest de Longue Figure : « the other side ».

P133 aucun de ces visages ne savait à quoi ressemblait « l’autre coté » dont avait parlé longue figure…. Le jeune homme ne savait pas ce qu’il pouvait perdre lorsqu’il défiait la mort. Tandis que sur son lit, dans sa maladie, l’homme que je suis sait comment peser le poids de ce qu’il pourrait perdre, le poids de sa vie. Et cela explique son angoisse. Elle gagne son cœur.

P139 Elle sait que l’homme qu’elle aime est un abîme d’angoisses contradictoires, de sensibilités exacerbées. Je suis celui qui a besoin de savoir, qui a toujours voulu être au cœur des choses…L’ignorance décuple ses inquiétudes.

P144 A cette litanie de prénoms du cercle intime, viennent s’ajouter d’autres prénoms, moins intimes… Je ne savais même plus que j’étais entouré de plusieurs collaborateurs, confrères, amis lointains vus ou entendus depuis longtemps qui soudain, parce qu’ils apprennent ce qui arrive, se manifestent. Je les avais oubliés, parce qu’ils étaient vivants et je ne m’étais occupé que des morts, si proches de moi. J’avais été habité par les morts de ma vie : ils étaient dans la pièce, pas les autres.

P145 Dans un premier temps, tout ce qui constitue la trame de ma vie professionnelle avait disparu et seul était revenu à la surface le reste de ma vie, le passé. Et la peur de la mort, Mais maintenant, c’est comme une petite goutte de la vie quotidienne qui revient avec les goutte-à-goutte de la perfusion

P146 quatrième précepte : dites-lui aussi que les autres l’aiment, parlez-lui de ces autres. Parlez-lui de ce qui fait une des beautés de la vie : parlez-lui des vivants.

P155 la nuit, la mort rode dans le silence du couloir, un silence comme la nature n’en fabrique pas.

P161 Il existe toutes sortes de mouvements, avant, arrière, latéral, parallèle, qui d’une autre façon encore, vous donnent la possibilité de reproduire les gestes et les positions de chacun, et cela peut vous conférer, lorsque vous exercez le métier de cinéaste, la sensation de créer le monde, de le dominer. Cela peut expliquer la tentation mégalomaniaque dont sont victimes les « metteurs en scène » qui croient que le monde tourne autour d’eux, puisqu’ils font tourner le monde, silence, on tourne !

P168 Il s’était toujours posé trop de questions. Il avait toujours envisagé sa vie comme une aventure, un voyage vers l’inconnu, pour satisfaire son immense curiosité du monde. Mais il avait toujours dissimulé que cette curiosité était la sœur jumelle d’une forme constante d’inquiétude. Petit garçon, jeune adolescent, étudiant perdu au milieu d’une Amérique inconnue. Journaliste débutant puis chevronné, cinéaste débutant puis aguerri, romancier débutant puis plus maître de sa plume. Mari blessé et blessant, puis ayant eu la chance de refaire sa vie et de tirer un trait sur les blessures. Père de famille aveugle parce que trop jeune, trop narcissique et maladroit. Puis père de famille à nouveau, enfin plus altruiste et devenu conscient du rire et du cadeau de l’enfance. Pour chaque réussite, une erreur de jugement. Pour chaque aller, un retour, pour chaque succès, un échec. Une négation, une affirmation. Toute chose appelant son contraire.

P169 Tu sais pourquoi tu multiplies autant les travaux, les défis et les performances ? Tu sais pourquoi ? Parce que tu refuses de vieillir et de réfléchir à la mort. L’action lui avait toujours permis de chasser la réflexion. Le travail lui avait servi de protection.(Romain Gary)

P174 20 ans plus tard, c’est à dire hier, ai-je aussi trop tiré sur la corde ? Lorsque j’ai voulu remettre à temps le manuscrit de mon dernier roman : des nuits à dicter, à corriger. Et au bout de ces nuits, une sensation d’étouffement, la fièvre, et la chute dans la maladie. Je repense à ce manuscrit : son écriture a-t-elle contribué à m’emmener jusqu’au seuil de la mort ? En ce moment même, on compose le livre chez mon éditeur. Un ami écrivain, précieux et solidaire, veillera à ce qu’il se fabrique sans moi. Je l’ai appris par ma femme. Il corrigera les épreuves à ma place. Cela s’appelle « un début à Paris ». Il m’a semblé, à mesure que j’avançais dans son écriture, que j’y tenais plus qu’à tout autre des livres qui l’avaient précédé. Peut-être parce que, dans deux personnages qui m’importaient, Vence, un ami prématurément disparu, et Lumière, une jeune fille aux dons prémonitoires, j’avais décrit des indices sur la précarité de la vie, la fragilité de l’existence. C’était un livre sur la jeunesse, sur ce sentiment trompeur, fou et fallacieux, qui poussait le héros narrateur (c’est à dire moi-même) vers les risques et l’amour, vers le travail et la passion, avec la conviction que l’on peut, à cet age triompher de tout. Que l’on dure longtemps, toujours, que la durée n’est pas un obstacle. Pourquoi j’avais écrit que je voyais des jeunes gens dans des voitures décapotables avec la soudaine certitude qu’ils ne seront bientôt plus que vanité ombres et poussière. J’avais écrit ce passage quand ma santé commençait à se détériorer. Quelque chose en moi, dans mon corps, avait entamé un travail souterrain, un travail de sape, quelque chose qui me minait. Ce quelque chose, aujourd’hui, en réa, on l’appelle la bactérie inconnue, m’avait-il distribué les mots, les scènes et les phrases qui sentaient si fort la mort ? J’avais dicté le manuscrit à haute voix sur un petit magnétophone, afin de le faire retranscrire. Les enregistrements avaient duré une semaine de nuits blanches, qui m’avaient amené à une extinction de voix, à l’œdème du larynx, à la sensation d’étouffement, à des fièvres récurrentes, à la perte de mes défenses immunitaires.

P177 et si ce manuscrit était ton dernier livre ? Si tu n’en sors pas, te laisseras-tu comme livre posthume et sera-t-il à la hauteur, justement, de cette identité ? Prendra-t-il l’allure d’un livre posthume ? Le jugera-t-on autrement ? Y lira-ton ce que tu ignores toi-même avoir voulu mettre ?

P183 Le docteur est un excellent professionnel. Ca se reconnaît un pro. A la tète d’une équipe ou au volant d’une machine, dans les sous-sols de l’imprimerie d’un journal ou derrière un micro ou une caméra, vous identifiez le pro à l’économie de ses gestes, l’impression que tout a déjà été répété, expérimenté. Et il y a cette espèce de douceur ferme dans les ordres donnés, l’autorité qui n’a pas besoin d’être autoritaire pour se faire comprendre. Ca vous rassure. Il cite Péguy :

« … Il fallait qu’un bâton de chaise fut bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fut bien fait pour le salaire… pour le patron ni pour les connaisseurs, ni pour les clients du patron. Il fallait qu’il fut bien fait pour lui-même, en lui-même, pour lui-même, en son être même. Une tradition venue, montée des plus profond de la race, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce bâton de chaise fut bien fait. Toute partie dans la chaise qui ne se voyait pas était tout aussi parfaitement faite que ce qu’on voyait. C’est le principe même des cathédrales. »

p191 Je vais bien. Je suis faible, mais je suis vivant. Je suis vivant !

Il faudra que je dise à tous ceux à qui je ne l’ai pas assez dit que je les aime et pourquoi ; il faudra que je m’excuse et que je m’explique pour avoir fait, récemment, telle et telle chose qui ont pu blesser ou troubler tel et tel être humain ; il faudra que j’écrive et que je construise tel livre, telle émission, tel texte. Je vois apparaître sur le parchemin les objectifs de mon travail. Je vois défiler des scénarios et des titres, des personnages et des thèmes. Puis je vois s’esquisser, sur une durée de une à cinq années à venir, la construction de mon  activité. Mais je vois aussi, en même temps, s’inscrire les actes et les paroles, les gestes, tout ce que je n’ai pas assez fait. Tout ce que, s’il m’était arrivé le grand malheur, j’aurais, à la seconde même précédente ma mort, regretté de n’avoir ni fait ni dit. On dit : « je l’ai regretté toute ma vie ; » Il faut corriger l’expression : « je l’aurais regretté toute ma mort ! »

P192 Et que je substitue à l’orgueil un peu de modestie ; au narcissisme un peu de recul sur moi ; à l’égoïsme un peu de générosité ; à l’impatience un peu de sérénité ; à la négativité un peu d’optimisme. Et je pense que ce sera facile.  P193 imagine seulement que tu ne t’en sois pas sorti, et que tu sois resté dans le trou noir. Tu n’aurais laissé que de l’inachevé, de l’approximatif. 

P195 Imagine-toi ce que doivent être et ce que seront les épreuves, les souffrances, les calvaires et les labeurs des grands cancéreux, des sidéens, des cœurs qui flanchent et que l’on triple-ponte ou quadruple-ponte, les paralysies, les atteintes au cerveau, aux glandes, au sang. Imagine les autres. Tu n’as rien vécu de tellement dramatique au fond.

P203 Moi qui frémissais au moindre mal, l’hypersensible, l’hypocondriaque qui se complaisait dans ses « bobos » autant qu’un enfant fragile, qui n’avait en réalité jamais joué d’autre rôle, dans la maladie la plus banale, que celui d’un bambin douillet et dorloté appelant soins et réclamant attention, j’ai cessé de me plaindre.

P205 Je refusais d’entendre son message d’avertissement : je suis là : je peux arriver à tout moment. N’oublie pas que je suis à toi, que tu es à moi. Nous nous appartenons. Ne l’oublie pas.

P216 Et je me dis parfois que je n’ai fait que brasser des mots, assembler des images. Vous, vous touchez le corps, le sang, le cœur et les poumons… Il y a tellement de clowns dans les mondes que je traverse, d’impostures, de nullités.

P217 Je me dis que je devrais être plus attentif à préserver mes enfants de la communication de masse, de l’insuffisance de la culture vers eux. 

Citation de Balzac, p227

Quel nom donner à cette puissance inconnue qui fait hâter le pas des voyageurs sans que l’orage se soit encore manifesté, qui fait resplendir de vie et de beauté le mourant quelques jours avant sa mort et lui inspire les plus riants projets, qui conseille au savant de hausser sa lampe nocturne au moment ou elle éclaire parfaitement, qui fait craindre à la mère le regard trop profond jeté sur son enfant par un homme perspicace ?

P236 Une nation qui ignore, méprise et sous-paye ses infirmières, ses policiers, ses chercheurs et ses enseignants est une nation en danger.

P241 Une envie irraisonnée de parler avec des gens que tu n’as pas vus depuis très longtemps.

1 commentaire à “LA TRAVERSÉE (PHILIPPE LABRO)”


  1. 0 soumano 13 oct 2012 à 10:55

    merci pour le partage de votre experience: vous avez eu l’opportunité d’apprecier la mansuetude du « Srigneur » et d’être eclairé afin de mieux apprecier la vie!!!

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