BAUDELAIRE (Jean-Paul SARTRE)

 

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p23 : l’attitude originelle de Baudelaire est celle d’un homme penché, penché sur soi, comme Narcisse. Il se regarde voir, il regarde pour se voir regardé. 

P24 : et cette conscience observée, épiée, qui se sent observée pendant qu’elle réalise ses opérations coutumières, perd du même coup son naturel, comme un enfant  joue sous l’œil des adultes. Ce «naturel » que Baudelaire a tant haï et tant regretté, il n’existe pas du tout chez lui : tout est truqué parce que tout est inspecté, la moindre humeur, le plus faible désir naissent regardés, déchiffrés. Baudelaire est un homme sans immédiateté. Baudelaire cherchait sa nature, c’est à dire son caractère et son être, mais il n’assiste qu’au long défilé monotone de ses états. Baudelaire ne voit qu’une chose : le moyen de se connaître. 

 

 

P30 : Pour croire à une entreprise, il faut y  être jeté d’abord, s’interroger sur les moyens de les mener à bien, non sur sa fin. 

P32 : « il y a des natures purement contemplatives  et tout à fait impropres à l’action qui cependant, sous une impulsion mystérieuse et inconnue, agissent quelquefois avec une rapidité dont elles se seraient crues elles-mêmes incapable… (ces âmes) incapables d’accomplir les choses les plus simples et les plus nécessaires trouvent à une certaine minute un courage de luxe pour exécuter les actes les plus absurdes et souvent même les plus dangereux. 

P 42 : C’est par la création que Baudelaire définira l’humain… L’homme d’action est celui qui s’interroge sur les moyens et jamais sur les fins. Personne n’est plus éloigné de l’action que Baudelaire. La création est pure liberté. 

P49 : Baudelaire a écrit ses poèmes pour retrouver en eux son image. 

P50 : il s’agit d’une révolte, non d’un acte révolutionnaire. Le révolutionnaire veut changer le monde, il le dépasse vers l’avenir, vers un ordre de valeurs qu’il invente ; le révolté a soin de maintenir intacts les abus dont il souffre pour pourvoir se révolter contre eux. Il y a toujours en lui les éléments d’une mauvaise conscience et comme un sentiment de culpabilité. Il ne veut ni détruire ni dépasser mais seulement se dresser contre l’ordre. Plus il l’attaque, plus il le respecte obscurément. 

P52 : aucun homme ne peut se décharger sur d’autres hommes du soin de justifier son existence. Et c’est précisément ce qui terrorise Baudelaire. La solitude lui fait horreur. « Quand j’aurai  inspiré le dégout et l’horreur universels, j’aurai conquis la solitude. » (fusées). Eprouver du dégout et de l’horreur universels à l’égard de Baudelaire, c’est se soucier de lui, c’est s’occuper de lui à l’échelle universelle. 

P53 : il n’a pas eu d’amis. Il réclame des juges. Seuls les moyens sont à prendre dans la vie. L’esprit fait plus avancer que l’action. Ce qui est crée par l’esprit est plus vivant que la matière. 

P62 : il fut un éternel mineur, u adolescent vieilli et vécut dans la fureur et la haine mais sous la garde vigilante et rassurante d’autrui. 

P67 : il ne reste qu’une seule voie à sa liberté : choisir le mal. Entendons bien qu’il ne s’agit pas de cueillir les fruits défendus, quoiqu’ils soient défendus, mais parce qu’ils sont défendus. Faire le mal pour le mal c’est très exactement faire tout exprès le contraire de ce que l’on continue d’affirmer comme le bien. 

P80 : Ne nous-a-t-il pas dit que l’ivresse toxique ne produisait pas de modifications importantes dans la personnalité de l’intoxiqué. C’est lui qui se condamne et s’absout, il est tout Baudelairien ce mécanisme complexe. 

P80 : Dehors et dedans à la fois, objet et témoin pour lui-même, il introduit en soi l’œil des autres pour se saisir comme un autre ; et, dans le moment ou il se voit, sa liberté s’affirme, échappe à tous les regards, car elle n’est plus rien qu’un regard. 

P81 : chaque événement semble un châtiment longuement médité. Il a cherché et trouvé son conseil de famille, cherché et trouvé la condamnation de ses poèmes, son échec à l’Académie et ce genre de célébrité irritante qui était si loin de la gloire qu’il rêvait. 

P83 : Baudelaire, à travers le corps misérable de Louchette, cherche à s’approprier la maladie, les tares, la hideur ; il veut les prendre sur lui et s’en charger, non par un mouvement de charité, mais pour en brûler sa chair. : plus le corps qui s’abîme en de sales voluptés sera souillé, contaminé, plus il sera l’objet de dégout pour Baudelaire lui-même, et plus le poète se sentira regard et liberté, plus son âme débordera cette guenille malade. « Soyez béni, mon dieu, qui donnez la souffrance comme un divin remède à nos impuretés. 

P86 : il se plaint de l’éducation qu’il a reçue, de l’attitude sa mère qui n’est jamais « une amie », de la crainte que lui inspirait son beau-père. Il a peur de lui paraître heureux. 

Il se met en état de rancune vis à vis du bien. C’est un processus fréquent dans l’autopunition. 

« Je vous plains et j’estime ma mauvaise humeur plus distinguée que votre bonheur (béatitude)… J’ai de très sérieuses raisons pour plaindre celui qui n’aime pas la mort. » Ce texte est révélateur ; pour Baudelaire, la souffrance n’est pas le remous violent qui suit un choc, une catastrophe, mais un état permanent, que rien n’est susceptible d’accroître ou de diminuer. Et cet état correspond à une sorte de tension psychologique ; c’est le degré de cette tension qui permet d’établir une hiérarchiser entre les hommes. L’homme heureux a perdu la tension de son âme, il est tombé. Baudelaire n’acceptera jamais le bonheur, parce qu’il est immoral. Le malheur d’une âme vient d’elle seul : c’est sa plus rare qualité. Baudelaire a choisi de souffrir. 

P89 : une belle tête d’homme « contiendra quelque chose d’ardent et de triste, des besoins spirituels, des ambitions ténébreusement refoulées, l’idée d’une insensibilité vengeresse, enfin le malheur. 

Avec le temps, un équilibre dans la tristesse succède à des éclats discontinus. La douleur est l’affect affectif de la lucidité. La mélancolie, l’insatisfaction, voilà ce que la douleur Baudelairienne est chargée d’exprimer. « L’homme sensible moderne » ne souffre pas pour tel ou tel motif particulier, mais, en général, parce que rien de cette terre ne saurait contenter ses désirs. Il ne se satisfait pas du bien. On s’enivre de la certitude qu’on vaut mieux que ce monde infini, puisqu’on en est mécontent. La créature se pose comme un reproche en face de la création et la dépasse. 

P95 : La nature n’enseigne rien ou presque rien, c’est à dire qu’elle contraint l’homme à dormir, à boire, à manger et à se garantir, tant bien que mal, contre les hostilités de l’atmosphère. C’est aussi elle qui pousse l’homme à tuer son semblable, à le manger, à le séquestrer, à le torturer… Le crime, dont l’animal humain a puisé le goût dans le ventre de sa mère, est originellement naturel. La vertu, au contraire est artificielle, surnaturelle, puisqu’il a fallu, dans tous les temps et chez toutes les nations, des dieux et des prophètes pour l’enseigner à l’humanité animalisée et  que l’homme seul eut été impuissant à la découvrir. Le mal se fait sans effort, naturellement, par fatalité. Le bien est toujours le produit d’un art. 

P96 : grand courant anti-naturaliste qui va de Saint-Simon à Mallarmé et Huysmans en traversant tout le 19è siècle. L’action combinée des saint-Simoniens, des Positivistes et de Marx a fait naître aux alentours de 1848 le rêve d’une anti-nature. Pour Marx et Engels, il s’agit d’instituer un ordre humain directement opposé aux erreurs, aux injustices et aux mécanismes aveugles du monde naturel. Ce qui distingue cet ordre de la «cité des fins » que Kant concevait à la fin du 17è siècle et qu’il opposait lui aussi au strict déterminisme, c’est l’intervention d’un facteur nouveau : le travail. Ce n’est plus par les seules lumières de la raison que l’homme impose son ordre à l’univers, c’est par le travail, et singulièrement, par le travail industriel. 

Le travail attire Baudelaire comme une pensée imprimée dans la matière. Il a toujours été tenté par l’idée que les choses sont des pensées objectivées et comme solidifiées. Ainsi pouvait-il s’y mirer. Les réalités naturelles n’ont pour lui aucune signification. Elles ne veulent rien dire. Et c’est sans doute une des réactions les plus immédiates de son esprit que ce dégout et cet ennui qui le saisissent devant la monotonie vague, muette et désordonnée d’un paysage. Il a comme une intuition profonde de cette contingence amorphe et obstinée qu’est la vie (la nature, les végétaux, les légumes), précisément l’envers du travail, et il en a horreur parce qu’elle reflète à ses yeux la gratuité de sa propre conscience. Citadin, il aime l’objet géométrique, soumis à la rationalisation humaine. « l’eau en liberté m’est insupportable, je la préfère prisonnière, au carcan. Même sur la fluidité, il veut que le travail imprime sa marque. Pour lui, la vraie eau, la vraie lumière, la vraie chaleur sont celles des villes, déjà des objets d’art, unifiés par une pensée maîtresse. C’est que le travail leur a conféré une fonction et une place dans la hiérarchie humaine. Une réalité naturelle, lorsqu’elle est travaillée et passée au rang d’ustensile, perd son injustifiabilité. Si l’homme prend peur au sein de la nature, c’est qu’il se sent pris dans une immense existence amorphe et gratuite qui le transit tout entier de sa gratuité : il n’a plus sa place nulle part, il est posé sur la terre, sans but, sans raison d’être comme une bruyère ou une touffe de genêt. Au milieu des villes, au contraire, entouré d’objets précis dont l’existence est déterminée par leur rôle et qui sont tout auréolés d’une valeur ou d’un prix, il se rassure : ils lui renvoient le reflet de ce qu’il souhaite être : une réalité justifiée. Baudelaire rêve d’exister dans la hiérarchie morale avec une fonction et une valeur. 

P100 :La nature pour Baudelaire est une grande force tiède et abondante qui pénètre partout. De cette tiédeur moite, de cette abondance, il a horreur. La prolificité naturelle, qui tire un même modèle à des millions d’exemplaires, ne pouvait que le heurter dans son amour du rare. Lui aussi peut dire : « j’aime ce que jamais on ne verra deux fois ; » Et il entend faire l’éloge de la stérilité absolue. Ce qu’il ne peut souffrir dans la paternité, c’est cette continuité de vie entre le géniteur et ses descendants. L’homme rare emporte dans la tombe le secret de sa fabrication. 

P103 : la nature en nous, c’est l’opposé du rare et de l’exquis, c’est tout le monde. Baudelaire a choisi de n’être pas nature, d’être ce refus perpétuel et crispé de son naturel. 

Baudelaire déteste l’abandon. De l’aube au soir, il ne connaît pas une seconde de laisser aller. Ses moindres envies, ses élans les plus spontanés sont repris, filtrés, joués plus encore que vécus ; ils ne passent que lorsqu’ils sont dûment artificialisés. L’inspiration même ne trouve pas grâce chez lui : en art, la part laissée à la volonté de l’homme est bien moins grande qu’on ne le croit. L’inspiration, c’est encore la nature. Elle vient quand elle veut e t spontanément. Elle ressemble aux besoins, il faut la transformer, la travailler. Je ne crois qu’au travail patient, à la vérité dite en bon français et à la magie du mot juste. L’inspiration devient matière… C’est dans l’effort et le travail que ce paresseux voit l’apanage de l’écrivain, non dans la spontanéité créatrice. Ce goût pour la minutie dans l’artifice permet de comprendre qu’il ait passé de si longues heures à corriger un poème, même fort ancien, et fort éloigné de son humeur, plutôt que d’en écrire un nouveau. Retravailler un texte longtemps après le délivrait des contraintes de l’émotion et de la circonstance, il était alors libre. 

P108 : il hait la nature et cherche à la détruire parce qu’elle vient de Dieu, tout comme Satan cherche à saper la            création. Par la douleur, l’insatisfaction et le vice, il cherche à se constituer une place à part dans l’univers. Il ambitionne la solitude du maudit et du monstre, du «contre-nature », précisément parce que la nature est tout, partout. 

P109 : culte baudelairien du froid, de la frigidité. Le froid c’est lui-même, stérile, gratuit et pur. En contraste avec les muqueuses molles et tièdes de la vie, chaque objet froid lui renvoie son image. Froideur et pâleur se confondent. Il est froid avec ses amis, et use avec eux d’une politesse cérémonieuse et glacée. C’est qu’il faut tuer à coup sur ces germes de chaude sympathie. Pour réaliser ses désirs, il fallait qu’il les mit artificiellement en état de froideur. Il choisit d’aimer une femme qui aime un autre homme, il choisit aussi d’aimer la laideur, il aime avec la froideur de la pensée, du fantasme, du plaisir solitaire. La froideur de l’objet aimé réalise ce que Baudelaire cherche à se procurer par tous les moyens : la solitude du désir. Toutes les héroïnes de Baudelaire en aiment un autre. C’est la garantie de leur froideur. 

P125 : La veulerie, l’abandon, la détente lui paraissent des fautes impardonnables. Il faut se brider, se tenir bien en main, se concentrer. Il note, après Emerson, que «le héros est celui-là qui est immuablement concentré ». Il a admiré chez Delacroix : »la concision et une espèce d’intensité sans ostentation, résultat habituel de la concentration de toutes les forces spirituelles vers un point donné ». Baudelaire a eu de naissance l’intuition que la vie spirituelle n’est pas donnée mais qu’elle se fait, et sa lucidité réflexive lui a permis de formuler l’idéal de la possession de soi : l’homme est vraiment lui-même, dans le bien comme dans le mal, à l’extrême pointe de la tension. C’est ce qui donne à Baudela        ire cet aspect perpétuellement tendu : il ne connaît pas plus le laisser aller que la spontanéité. Le devenir psychique, chez lui, ne peut être que l’opération d’un incessant travail sur soi. 

P131 : ce n’est point pour devenir écrivains qu’ils ont écrit : mais parce qu’ils l’étaient déjà. 

P132 : Baudelaire s’est fait justifier, consacrer par les écrivains du passé. Il a même nouer des liens d’amitié avec un mort, Edgar Poe, pour qui il lui trouvait des ressemblances avec son propre destin. Mort, la figure de l’écrivain s’achève et se précise, les noms de poète et de martyr s’appliquent à lui tout naturellement, son existence est un destin, ses malheurs semblent l’effet d’une prédestination. C’est alors que les ressemblances prennent toute leur valeur : elles font de Poe comme une image au passé de Baudelaire. 

P137 : mais les autres, la foule anonyme des autres, qui sont-ils ? Il n’a aucune familiarité avec eux. Ce sont des juges en puissance, mais il ignore les règles auxquelles leurs jugements se réfèrent. Il y a des yeux partout, et derrière ces yeux, des consciences. Toutes ces conscience le voient, s’emparent de lui en silence et le digèrent ; c’est-à-dire qu’il demeure au fond des coeurs classé, empaqueté, avec une étiquette qu’il ignore. Cet homme qui passe et qui laisse traîner sur lui un regard indifférent n’a pas connaissance de la différence de Baudelaire, qui pourtant doit être reconnue par autrui pour exister objectivement. Voilà la véritable prostitution ; on appartient à tous. Celui qui regarde, comme Baudelaire, oublie qu’il peut être regardé, ce qui effraie Baudelaire. Baudelaire a horreur de se sentir observé à son tout, gibier en quelque sorte. En un mot, il est affreusement timide et l’on sait ses avatars de conférencier ; il bafouille en lisant, presse son débit de manière à le rendre inintelligible, garde les yeux fixé sur ses notes et semble au plus fort de la souffrance. Son dandysme, ses accoutrements sont ces défenses de sa timidité. Sa propreté méticuleuse, la netteté de sa mise sont l’effet d’une vigilance perpétuelle et représentent un refus d’être jamais pris en faute : il veut être impeccable sous les regards. Cette impécabilité physique symbolise l’irréprochabilité morale. Baudelaire ne veut pas être jugé qu’il n’y ait consenti d’abord, cad qu’il n’ait pris ses précautions pour échapper à son gré au jugement. Mais, par un mouvement inverse, la bizarrerie de son vêtement et de sa coiffure qui le désigne au regard est une affirmation de son unicité. Il veut étonner pour déconcerter l’observateur. Pendant ce temps, la chair désarmée du vrai Baudelaire est à l’abri. Tant que les commérages déchireront le personnage inventé, l’autre demeure à l’abri. Ainsi, le remède est-il pire que le mal : par crainte d’être vu, Baudelaire s’impose aux regards. 

P144 :  Baudelaire se pare pour se travestir et ainsi se surprendre. En effet, l’image de lui qu’il cherche dans les yeux des autres se dérobe sans cesse, même si s’il suffirait d’établir une distance, si petite fut-elle, entre ses yeux et son image. Travestir, voilà l’occupation favorite de Baudelaire : travestir son corps, ses sentiments et sa vie ; il poursuit l’idéal impossible de se créer lui-même. IL ne travaille que pour ne devoir qu’à soi. Il veut se reprendre, se corriger, comme il le fait d’un poème. Il veut être à lui-même son propre poème. Le créateur n’a t-il pas pour but, en effet, de produire sa création comme une émanation, comme la chair de sa chair et ne souhaite-il pas, en même temps, que cette partie de lui-même se tienne devant lui comme une chose étrangère. 

P149 : Bref, il ne néglige rien pour transformer à ses propres yeux sa vie en destin. Cela n’arrive, Malraux l’a bien montré, qu’au moment de la mort. Et disait la sagesse grecque, qui peut se dire heureux ou malheureux avant de mourir. Un geste, un souffle, une pensée peuvent soudain changer le sens de tout le passé. Baudelaire ne veut pas être soumis à cette loi d’airain qui fait que notre conduite modifie à chaque minute nos actes anciens. A chaque instant, il se met en position d’écrire des mémoires de ma vie morte. Du seul fait qu’elle doit finir, cette existence lui paraît déjà finie. Le terme est déjà là, dans le moment présent. Tout semble passé, mais l’instant qu’il est en train de vivre. Mais si la vie au présent est celle de la spontanéité et de l’inexplicable, la vie au passé est celle des explications, des enchaînements de cause, des raisons. Il a choisi d’avancer à reculons, tourné vers le passé, accroupi au fond de la voiture qui l’emporte et fixant son regard sur la route qui fuit. Peu d’existences plus stagnantes que la sienne. Pour lui, à 25 ans, les jeux sont faits : tout est arrêté, il a couru sa chance et perdu pour toujours. Dès 1846, il a dépensé  la moitié de sa fortune, écrit la plupart de ses poèmes, donné leur forme définitive à ses relations avec ses parents, contracté le mal vénérien qui va lentement le pourrir, rencontré la femme qui pèsera comme du plomb sur toutes les heures de sa vie, fait le voyage qui fournira toute son œuvre d’images exotiques. Il y a eu une flambée, une secousse, puis le feu s’est éteint. Il ne lui reste plus qu’à survivre. Bien avant qu’il atteigne la trentaine, ses opinions sont faites, il ne fera plus que les ruminer. On a le cœur serré quand on lit Fusées ou Mon cœur mis à nu : rien de neuf dans ces notes rédigées à la fin de sa vie, rien qu’il n’ait cent fois et mieux dit. Inversement, La Fanfarlo, œuvre de prime jeunesse, frappe de stupeur, tout est déjà là, les idées et la forme. Les critiques ont souvent noté la maîtrise de cet écrivain de 23 ans. Il écrit sur les ouvres des autres, il reprend ses anciens poèmes et les travaille, il s’enchante de mille projets littéraires dont les plus anciens remontent à sa jeunesse, il traduit les contes d’Edgar Poe : mais ce créateur ne crée plus, il rapetasse. Cent déménagements et pas un voyage, il n’a même pas la force de s’installer à Honfleur ; les événements sociaux glissent sur lui sans le toucher. Baudelaire a choisi de vivre le temps à rebours. 

Jean Cassou a montré l’immense courant d’idées et d’espoirs qui portait les français vers le futur : après le 17è siècle qui redécouvrait le passé, et le 18è qui faisait l’inventaire du présent, le 19è croyait avoir dévoilé une nouvelle dimension du temps et du monde ; pour les sociologues, pour les humanistes, pour les industriels qui découvrent la puissance du capital, pour le prolétariat qui commence à prendre conscience de lui-même, pour Marx et pour Flora Tristan, pour Michelet, pour Proudhon et pour G. Sand, l’avenir existe, c’est lui qui donne son sens au présent, l’époque actuelle est transitoire, elle ne se comprend vraiment que par rapport à l’ère de justice sociale qu’elle prépare. On se rend mal compte aujourd’hui de la puissance de ce grand fleuve révolutionnaire et réformiste. Aussi apprécie-t-on mal la force que Baudelaire dut déployer pour nager à contre-courant. S’il se fut abandonné, il était emporté, contraint d’affirmer le devenir de l’humanité, de chanter le progrès. Il ne l’a pas voulu : il hait le progrès. Pour lui, la dimension principale de la temporalité c’est le passé. C’est elle qui donne son sens au présent. 

P156 : Baudelaire a souffert profondément de l’idée de progrès, parce que l’époque l’arrachait à la contemplation du passé et lui tournait de force la tête vers l’avenir. Le caractère et le destin sont de grandes apparences sombres qui ne se révèlent qu’au passé. Baudelaire a horreur de sentir le temps couler. Il lui semble que c’est son sang qui s’écoule : ce temps qui passe, c’est du temps perdu, c’est le temps de la paresse et de la veulerie, le temps des mille serments qu’on se fait et qu’on ne tient pas, le temps de déménagements, des courses, de cette perpétuelle recherche d’argent. Mais c’est aussi le temps de l’ennui, le jaillissement toujours recommencé du présent. « Je vous assure que les secondes maintenant sont fortement et solennellement accentuées et chacune, en jaillissant de la pendule, dit : « je suis la vie, l’insupportable, l’implacable vie ». Il se connaît par cœur, mais il lui faut vivre, cependant, goutte à goutte. Ce que je suis, c’est ce que j’étais, puisque ma liberté présente remet toujours en question la nature que j’ai acquise. Ce que j’ai fait il y a 6 ans, il y a dix ans, reste fait pour toujours. Baudelaire a choisi d’être ce passé conscient. Ce qu’il néglige, ce qu’il tient pour un moindre être, c’est son sentiment actuel : il le dévalorise dans le dessein de le rendre moins urgent, moins présent. Il fait du présent un passé diminué pour pouvoir nier sa réalité. 

P162 : tout l’effort de Baudelaire a été pour récupérer sa conscience, pour la posséder dans le creux de ses mains et c’est pourquoi il attrape au vol tout ce qui offre l’apparence d’une conscience objectivée : parfums, lumières tamisées, musiques lointaines, .. Il a été hanté par le désir de palper des pensées devenues choses, ses propres pensées incarnées. Il souhaite trouver en chaque réalité une insatisfaction figée. 

P167 : C’est à la fois par la poésie et à travers la poésie, par et à travers la musique, que lame entrevoit les splendeurs situées derrière le tombeau. 

P169 : « l’enthousiasme qui s’applique à autre chose que les abstractions est un signe de faiblesse et de maladie. 

P170 : Le sens , c’est le passé. Une chose est signifiante lorsqu’elle est poreuse pour un certain passé et qu’elle excite l’esprit à la dépasser vers un souvenir. Parfums, âmes, pensées, secrets : autant de mots pour désigner le monde de la mémoire. Pour Baudelaire, il n’y a de profond que le passé : c’est lui qui a toute chose communique, imprime, la troisième dimension. Ainsi, comme nous avions noté la confusion de l’éternel et du passé, nous pouvons noter à présent la confusion du passé et du spirituel. 

P171 : Baudelaire l’avoue à plusieurs reprises, l’idéal de l’être, pour lui, serait un objet existant au présent avec tous les caractères d’un souvenir. Ce serait, en effet, à ses yeux, l’union objective de l’être et de l’existence que,  nous l’avons vu, ses poèmes tentent de réaliser. 

P174 : il s’agit de se retrouver maîtres  de lui-même au sein des plaisirs. C’est un refus de la pure sensation 

P176 : Baudelaire, qui a lez sentiment insupportable d’être de trop,  a choisi de se constituer en survivant. Et s’il ne se suicide pas, au moins a t-il fait en sorte que chacun de ses actes soit l’équivalant symbolique d’une mort qu’il ne peut pas se donner. Frigidité, impuissance, stérilité, absence de générosité, refus de servir, péché : voilà autant d’équivalents de suicide. La création poétique, qu’il a préférer à toutes les espèces de l’action, se rapproche, chez lui du suicide qu’il ne cesse de ruminer. Elle le séduit d’abord en ce qu’elle lui permet d’exercer sa liberté sans danger. Mais surtout en ce qu’elle s’éloigne de toutes les formes de don, qui lui fait horreur. En écrivant un poème, il pense ne rien donner aux hommes. Il met en forme ses sentiments comme il a mis en forme ses corps et attitudes. Il y a un dandysme des poèmes baudelairiens. Enfin, l’objet qu’il produit n’est que l’image de lui-même, une restauration dans le présent de sa mémoire, qui offre l’apparence d’une synthèse de l’être et de l’existence. 

P178 : dans cette vie si close, si sérrée, il semble qu’un accident, une intervention du hasard, donnerai un répis. Chaque événement nous renvoie le reflet de cette totalité indécomposable qu’il fut du premier au dernier jour. Il a refusé l’expérience, rien n’est venu du dehors le changer et il n’a rien appris. 

 

 

1 Réponse à “BAUDELAIRE (Jean-Paul SARTRE)”


  1. BELLESISLES 18 mar 2012 à 0:01

    P132 : Il a même nouer des liens d’amitié avec un mort, Edgar Poe, pour qui il lui trouvait des ressemblances avec son propre destin.

    Il a même noué (et non nouer).
    Pour qui il lui?

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